Commémoration du 11 novembre 1918

11/11/2016

  Mesdames et messieurs, chers Tordérencs,

 

  Chers enfants, dont la présence, en ce jour de mémoire, fait toujours chaud au cœur,

 

  Exceptionnellement, comme vous le voyez, pour cause de restauration de l’église et de fouilles à ses alentours, nous avons dû nous résoudre à déplacer (de façon très provisoire, rassurez-vous) le monument aux morts de la commune. Vous comprendrez aisément que, compte tenu que cette roche pèse plus de 200kg, nous avons préféré la laisser couchée au sol pour ne pas prendre de risques inutiles. Dès le mois de décembre, elle retrouvera sa place initiale, devant l’église.

  Ce contretemps matériel ne nous empêchera pas d’avoir une pensée émue, ce matin, pour les Poilus de Tordères et pour tous celles et ceux, combattants, cantiniers, infirmiers, brancardiers, agents de liaison, télégraphistes, etc., qui sont tombés pendant la Première Guerre Mondiale et au cours de tous les conflits armés qui l’ont suivie à travers les âges. Je remercie chacun d’entre vous de s’être déplacé aujourd’hui pour cet hommage.

 

  A l’aube du 20ème siècle, nos aïeux espéraient un avenir radieux. Le progrès suivait sa course prometteuse. On se pressait à la capitale pour admirer les fastes des expositions universelles, les premiers meetings aériens, les premiers spectacles de music-halls. On découvrait l’Art Nouveau et toute une jeune génération de peintres et de poètes fougueux s’installait à Montmartre. Les corps partaient à la conquête de leur liberté : les femmes quittaient enfin l’oppression de leur corset pour aller danser dans les guinguettes des bords de Seine, de Marne ou de Loire. On se ruait dans le tout jeune Métropolitain et on se réjouissait de la magie du tramway, de l’électrification des chemins de fer, de l’apparition des cabines téléphoniques. Mineurs, terrassiers, vignerons, postiers et garçons de café brandissaient haut le poing pour défendre leurs droits. Chacun, fonctionnaire, ouvrier ou paysan, aspirait à construire et modeler sa destinée, et à ce que les richesses soient mieux partagées.

  Cette aube nouvelle était porteuse d’espoir. On était en temps de paix et l’insouciance de l’été berçait les amoureux quand, en écho à l’assassinat de l’héritier de l’empire austro-hongrois et par un subtil jeu d’alliances, la guerre fut déclarée et balaya l’Europe et le monde, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, le 1er août 1914, date de la mobilisation générale en France et en Allemagne.

 

  Les hommes, jeunes pour la plupart (de 17 à 30 ans), abandonnèrent l’établi, le tour, le pétrin, le bureau ou l’étable, pour endosser l’uniforme et le trop lourd barda des soldats. 8 millions de mobilisés au total, partis, selon l’expression consacrée, « la fleur au fusil », ignorant tout de la réalité qui les attendait, obéissants et disciplinés, même si d’aucuns n’étaient déjà pas dupes de la propagande qui battait alors son plein. 8 millions d’hommes qui s’enlisèrent pendant quatre longues et douloureuses années dans une guerre de tranchées qui perdit très vite son sens.

  2 millions d’entre eux ne revinrent pas. Leurs noms sont gravés dans la pierre froide des monuments de nos communes. Peu de familles françaises ont été épargnées par ce déferlement de peine et de douleur. Au total, tous continents compris, cette guerre aura fait 10 millions de morts et 20 millions de blessés, des chiffres vertigineux, un bilan froid, sordide…

  Durant quatre années, sur le champ de bataille de l’Europe et du monde, dans la boue des tranchées, sous une pluie incessante de fer et de feu, sur des lignes de front désespérément immobiles, les hommes ont connu pour la première fois la mort de masse. Des forts de Verdun aux champs de bataille de la Somme, des plaines d’Artois aux montagnes du front d’Orient, sur terre, sur mer et pour la première fois dans les airs, des femmes et des hommes, souvent très jeunes, sont venus mourir de tous les continents.

  Près d’un siècle après la fin de ces terribles évènements, nous n’oublions pas leur sacrifice, qu’ils soient français ou d’ailleurs, tous morts bien loin de chez eux : les Alliés britanniques et ceux des pays du Commonwealth, les tirailleurs de la «Force Noire», venus de toute l’Afrique, aux côtés des combattants d’Afrique du Nord et d’Indochine, les travailleurs venus de Chine pour contribuer à l’effort de guerre des nations alliées, les deux millions de combattants débarqués des Etats-Unis d’Amérique. Et nous n’oublions pas non plus ces millions d’autres, ennemis d’hier et alliés d’aujourd’hui, qui tombèrent absurdement au cours de cette « Grande Guerre », désormais héritage commun de notre Europe en paix.

 

  La Première Guerre Mondiale est le premier conflit moderne de l’histoire. Le progrès technique des armements a engendré un développement sans précédent des capacités de destruction. Pour la première fois, on y a utilisé des gaz, des grenades et des lance-flammes, de l’artillerie lourde, des avions et des chars d’assaut.

  Ceux qui ont survécu à ce déluge de feu, le corps cassé ou mutilé, le cerveau marqué par l’horreur, et le cœur brûlé, gardèrent à tout jamais les stigmates de ces cinquante mois de guerre, la mémoire du sang, de l’odeur épouvantable des cadavres pourrissants, de l’éclatement des obus, de la déchirure du piège carnivore des barbelés, de la boue fétide, de la vermine… Cette mémoire indélébile du rictus de la mort. Et même très âgés, les Poilus relataient la persistance de cauchemars récurrents, traversant les années, marqués par le cri à jamais sans réponse d’hommes perdus et terrorisés appelant leur mère du fond de leur tranchée.

  C’est pourquoi, célébrer la mémoire des Poilus de 14-18, ce n’est plus commémorer une victoire, mais bien transmettre les messages de ces hommes dont les Etats-Majors censuraient le courrier, dire combien la guerre est odieuse et, plus que tout, célébrer la paix et l’avenir, si chers aux cœurs des Poilus.

  Entre 1914 et 1919, la propagande gouvernementale fut très intense et la presse écrite, si servile et si prompte à relayer le bourrage de crâne, finit par y perdre tout son crédit. La France fut le seul pays impliqué dans le conflit dans lequel il était strictement interdit de publier les pertes. Cette chape de silence et de mensonge a perduré, pesant de tout son poids sur les manuels d’Histoire qui ont longtemps minoré les pertes d’une des plus grandes boucheries des temps modernes. On a trop longtemps passé sous silence l’état d’esprit réel des Poilus qui, sans se faire d’illusions sur le fondement réel du conflit, n’en accomplirent pourtant pas moins leur devoir avec un courage surhumain. On a également trop longtemps dissimulé l’incompétence criminelle de certains officiers supérieurs, traités en héros alors que, engoncés dans le culte du sabre et de la baïonnette, méprisant l’artillerie lourde, ils laissèrent leurs hommes se faire massacrer sans réagir. Plus de 140 000 hommes ont péri en cinq jours au mois d’août, en tout début de conflit ! On en compte plus de 27 000 pour la seule journée du 22 août 1914, la plus meurtrière de tous les temps !

  Dans les tranchées, les conditions de vie épouvantables, l’omniprésence de la mort et le report des permissions ont parfois provoqué l’angoisse, l’épuisement et la sourde colère des soldats. Dès 1914, les autorités militaires ont instauré des conseils de guerre spéciaux afin de juger rapidement et « pour l’exemple » les actes de rébellion. Parmi les chefs d’accusation, les mutilations volontaires, le refus d’obéissance ou la désertion. Sur les 2 400 soldats condamnés à mort par ces tribunaux militaires expéditifs, 600 furent fusillés pour l’exemple, dont 430 entre 1914 et 1915, pour fraternisation avec l’ennemi ou refus de monter au front. Saluons aussi la mémoire de ces hommes qui eurent la force et le courage de dire non à la barbarie. Ils n’étaient pas lâches comme l’ont alors prétendu les Etats Majors, mais simplement lucides et exténués.

 

  Nous sommes la dernière génération à avoir entendu le récit de cette guerre par ceux qui l’ont faite. Que signifiera-t-elle dans cinquante ans ? En ce début de 21ème siècle, si chargé de doutes et de divisions, si mal commencé, il faut s’interroger sur la valeur, l’utilité et la symbolique de ce jour férié. Qu’est-ce donc que commémorer ? Par-delà la notion de souvenir, par-delà l’Histoire, c’est peut-être avant tout cultiver l’éducation civique et la pédagogie citoyenne. C’est aussi montrer que des millions de petits ont subi l’Histoire en allant au bout de la souffrance, au bout du courage, au bout du sacrifice pour conquérir des morceaux de collines, de minuscules parcelles de paysage, des lopins de terre éventrés… Pour pas grand-chose somme toute et parfois même pour rien, au nom d’une gloire que chaque communiqué des Etats-Majors se devait d’illustrer. Comment ne pas évoquer Verdun, bataille dont on célèbre aujourd’hui le centenaire, bataille sans réelle portée stratégique, mais qui fut la plus gourmande en hommes de toutes celles de l’histoire ? Qu’est-ce qu’une victoire lorsqu’elle se solde par la mort de 360 000 êtres humains ?

  « L'humanité est maudite si pour faire preuve de courage, elle est condamnée à tuer éternellement » écrivait Jean Jaurès quelques semaines avant d’être assassiné, juste avant que la guerre éclate. Il est important de nous remémorer ces paroles et de ne jamais cesser de nous réunir pour évoquer ces périodes tragiques, ces époques maudites, qui ont mis l’humanité à l'épreuve et dont elle s’est relevée exsangue et vacillante.

  La Première Guerre mondiale, c’est l’histoire d’une des plus grandes souffrances humaines. Et c’est au nom de l’Homme, de tous les hommes, qu’il s’agit, par simple amour de la vie, d’en garder la mémoire, à travers notamment ce jour de commémoration si singulier.

 

  Nous allons à présent, égrener les noms des Poilus de Tordères, avant de respecter une minute de silence à leur mémoire.

  Nous vous saluons

Jean Carbasse, né le 22 juin 1890 à Passa, soldat de 2ème classe du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 24 ans dans les tranchées de Bayon en Meurthe et Moselle, le 31 août 1914,

Paul Carbasse, né le 16 juillet 1882 à Tordères, soldat du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 34 ans dans les tranchées de Thiaumont dans la Meuse, le 8 août 1916,

Jacques Sicre, né le 7 décembre 1879 à Tordères, soldat de 2ème classe du 942ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 38 ans à Esnes-en-Argonne, dans le secteur de Verdun, dans la Meuse, le 26 janvier 1917,

Joseph Guisset, né le 1er octobre 1873 à Oms, soldat du 98ème Régiment d’Infanterie, « disparu sans sépulture » à l’âge de 43 ans, le 9 septembre 1916, dans le Tunnel de Tavannes, tunnel proche de Verdun, tristement rebaptisé « tombeau de Tavannes » puisque 1000 hommes y périrent en une seule journée en septembre 1916.

  Braves enfants des Aspres, notre village vous gardera toujours au cœur, vous, nos égaux, nos frères, fils de la Catalogne exilés sur des terres hostiles et engagés jusqu’au bout de l’horreur dans un conflit qui n’était pas le vôtre. Puissions-nous échapper pour longtemps aux destinées tragiques qui furent les vôtres et vivre libres et en paix sur cette belle terre dans laquelle vous reposez depuis près d’un siècle.

 

Vive la paix ! Vive l’amitié entre les peuples !  Vive la République !

 


Cérémonie d'hommage au Lieutenant Gourbault

24/08/2016

  Mesdames, Messieurs,

 

  Trente-cinq années se sont écoulées depuis la tragique disparition du Lieutenant Gourbault au cours d’une mission au cœur des flammes qui ravageaient alors la forêt domaniale du Réart.

 

  J’avais dix ans à peine mais je me souviens de la colonne de fumée et des flammes que nous pouvions observer depuis le village, de l’émoi et de la peur palpable suscités par ce feu auprès d’habitants qui, pour la plupart, avaient vécu, cinq ans plus tôt, le terrible incendie de 1976. A l’époque, nous n’étions qu’une poignée à vivre ici, une soixantaine dont beaucoup d’anciens. Je me souviens de la gravité de leurs visages à l’annonce de l’affreuse nouvelle. On disait qu’un homme était « tombé au feu ». Je me souviens des larmes dans les yeux de femmes et d’hommes qui laissaient rarement filtrer leurs émotions. Tordères pleurait un inconnu qui, par la force des événements, était devenu un des siens.

 

  Les anciens de Tordères se sont éteints et les frères d’armes du Lieutenant Gourbault ont pris leur retraite depuis belle lurette, mais nous continuons à nous rassembler chaque 24 août, pour perpétuer sa mémoire et lui rendre l'hommage solennel de nos communes, un hommage qui, par-delà Tordères, Llauro et Passa, est bien celui de la République aux soldats du feu.

 

   Cette année encore, Bruno Collard, un jeune pompier de Pézilla, est mort en service dans les Pyrénées-Orientales. L’année dernière, c’était une femme pompier, Patricia Filippi, qui laissait sa vie à Cerbère. Combien de ces vaillants soldats du feu font le sacrifice de leur vie chaque année ?

 

   Car être pompier volontaire, c'est non seulement accepter qu'à n'importe quel moment, que l'on soit en famille ou au travail, le devoir consenti vous appelle ailleurs, là où règnent souvent le danger, le risque, l'urgence, c'est non seulement être à la disposition de tous ceux qui ont besoin de vous et s’engager au quotidien, mais c’est surtout risquer sa peau à chaque instant. Ce choix de solidarité, de fraternité, de dévouement au bien public, ce choix si éloigné de l'égoïsme, de l'individualisme qui mettent à mal nos sociétés modernes, le Lieutenant Gourbault l'avait fait. Comme tout un chacun, il avait une histoire, des parents dont il était la fierté, une femme, un fils qu'il aimait, et qui ont dû apprendre à continuer à vivre sans lui, des petits-enfants qui n’ont pas eu le bonheur de le connaître, des amis. Il se sentait partie prenante d'une collectivité, qu'il voulait aider, secourir. Il avait des projets, un avenir. Et tout cela a été anéanti brutalement par le feu. La mort est toujours révoltante mais peut-être plus encore lorsqu’elle frappe le dévouement, le don de soi, l'héroïsme au quotidien de ceux qui ont choisi de servir les autres.

 

   Au nom de mes collègues maires et des élus de nos trois communes, au nom de tous les Tordérencs, Llauronencs et Passanencs, je vous salue lieutenant Gourbault, ainsi que tous les pompiers qui sont tombés en mission, ces veilleurs du bien commun, et je salue également la grande famille des sapeurs-pompiers dans son ensemble, avec laquelle nous, élus, marchons main dans la main. Car des plus petites difficultés (un essaim de frelons, un arbre menaçant, etc.) aux plus grandes (accidents, malaises, incendies, etc.), vous répondez toujours présents, à toute heure du jour et de la nuit. Alors, merci, merci infiniment à tous. Soyez ici chez vous, comme vous l’êtes dans tous les villages du département. Et longue vie aux pompiers !


Commémoration du 14 juillet 1789 et 1790

14/07/2016

  Citoyennes et citoyens de Tordères et d’ailleurs,

 

  Au nom de toute l’équipe municipale ainsi qu’en celui de l’association Tordères en Fête, je vous remercie d’avoir répondu présents à ce moment convivial passé ensemble, ce matin, et d’avoir participé aux ateliers de cirque proposés par le jeune collectif des Aspres, Bibotch Jongle, qu’on peut applaudir bien fort…

 

  En ce jour de fête, je souhaite remercier le conseil municipal et tout particulièrement mes adjoints, Dominique Maurice et Gilbert Fantin, pour leur présence à mes côtés, jour après jour, depuis plus de huit ans maintenant, ainsi que Valérie Alba, notre secrétaire de mairie, qui accompagne les élus et les habitants sans jamais se départir de son enthousiasme et de sa bonne humeur, et Vincent Bonilla y José, l’employé municipal, pour son implication de tous les jours.

  Et puis je voudrais également saluer tous les habitants qui s’investissent dans la vie de la commune, qui s’y intéressent, qui lancent des propositions à travers les commissions et les associations, qui donnent de leur temps pour le bien-être de tous, et notamment tous les bénévoles des associations locales. En premier lieu Tordères en Fête, à travers sa présidente, Jennifer Molina, et son équipe de bénévoles qui se dépensent sans compter pour nous offrir tout au long de l’année de grands et beaux moments de détente, de plaisir, de découverte culturelle. Merci aussi à l’Association de Sauvegarde de l’Eglise de Tordères et à son président, Jean Blin, qui œuvre aux côtés de Colette Noé et Laurent Vinour, depuis six ans déjà, pour récolter une partie des fonds nécessaires à la restauration de l’église Sant Nazari (dont la 2ème tranche de travaux a démarré en ce début d’été). Ils permettent à chacun d’assister à des concerts de grande qualité, ouverts à tous quels que soient les moyens financiers (grâce au système de participation libre). Et enfin, merci à l’Association « Le Chant du Mona », ainsi qu’à l’ACCA de Tordères.

 

  Comme tous les ans, je profite de cette prise de parole pour lancer un appel aux bénévoles parce que c’est une espèce qui se fait de plus en plus rare et qu’une large partie de la vie associative de la commune repose à l’heure actuelle sur trop peu d’habitants. Certes ils ont les épaules solides et ils ne baissent jamais les bras mais je vous invite à relayer et soutenir leur action pour ne pas qu’ils s’épuisent parce qu’il faut bien le dire, une des plus grandes richesses de notre commune, c’est sa dynamique sociale et culturelle.

 

  Je tiens aussi à remercier tous les services de l’Etat et du Département, qui œuvrent à nos côtés tout au long de l’année, ceux qu’on appelle les « forces vives », et je pense à tous ceux qui prennent des risques pour défendre la population au quotidien, tout particulièrement aux sapeurs-pompiers, avec une pensée émue pour le jeune pompier de Pézilla mort hier soir tandis qu’il luttait contre un énorme incendie sur le littoral, ainsi qu’à ces trois collègues, eux-aussi de Pézilla, grièvement blessés et actuellement à l’hôpital.

 

  Dans quelques minutes, nous partagerons le verre de l’amitié de notre petit apéro républicain, mais avant cela, vous ne couperez pas au traditionnel discours de célébration du 226ème anniversaire de la Fête Nationale et 227ème anniversaire de la Révolution.

  Le 14 juillet 1790, un an après la prise de la Bastille, avait lieu la Fête de la Fédération, à Paris, sur le Champ de Mars, et un peu partout en France. Depuis la loi du 6 juillet 1880, c’est cette fête de la Fédération qui perdure aujourd’hui à travers tout le pays. Voulue, à l’époque, pour mettre fin à la révolte, elle se présentait aussi comme un signe d'apaisement, de réconciliation, d'union et de concorde nationales. Elle marquait l'ouverture des Etats Généraux qui allaient aboutir à la Déclaration des Droits de l'Homme, texte fondateur de notre constitution, symbole de Liberté universellement reconnu.

  Dans une période difficile où les tensions sont vives, dans le monde et en France, cette cérémonie commémorative du 14 juillet remplit toujours la même fonction d’apaisement. Elle est précieuse parce qu’elle rappelle à chacun d’entre nous que ce qui nous rassemble est beaucoup plus important que ce qui nous divise. Elle est la fête de tous les citoyens, rassemblés autour des valeurs de la République, et témoigne d’un idéal collectif qui dépasse largement l’idée de nation, si propice aux dérives identitaires, au repli sur soi et à l’exclusion. La République, c’est un premier pas vers l’humanisme, c’est le refus des conduites individualistes et mesquines.

 

  Nous célébrons un jour fondamental dans la marche du monde. Le jour où la prison de la Bastille fut assiégée et tomba aux mains du peuple de Paris, c’est le symbole de la tyrannie et du règne de l’arbitraire qui a été abattu. Ce 14 juillet-là, avec une intensité rarement égalée dans l’Histoire, le peuple a choisi de défendre l'avenir et le progrès social en affrontant un passé rétrograde et injuste. C'en était enfin fini de la monarchie absolue de droit divin où le pouvoir était exercé par une toute petite poignée d’hommes (le souverain, ses ministres et ses courtisans). C'en était fini du système des trois ordres où 3% de la population, réunis dans deux ordres privilégiés, vivaient grassement sur le dos des 97% restant. Le tiers-état, qui était loin d'être homogène mais qui regroupait les forces vives du royaume, ne pouvait plus vivre bâillonné et se contenter d’un rôle de figurant dans la classe politique. En jetant à bas la monarchie française et l’Ancien Régime, les citoyens devinrent acteurs de leur Histoire et c’est ainsi que naquit la République, encore inexpérimentée et tâtonnante, mais pleine d’euphorie et de volonté, et dont la devise (devenue officielle en 1848 avant d’être inscrite sur les frontons des édifices publics, en 1880) tenait déjà en cette promesse essentielle de Liberté, d’Egalité et de Fraternité, dans une société où désormais, les privilèges ou les désavantages de la naissance n’orienteraient ni ne scelleraient les destinées.

 

  Nos vieux révolutionnaires de 1789 ont laissé leur empreinte partout : dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dans l’instauration du suffrage universel, de la liberté de la presse et d’association, dans l’instruction laïque et obligatoire, dans la séparation du Clergé et de l’Etat, dans la liberté syndicale, dans les congés payés et l’extension de la sécurité sociale à tous les salariés… Ils sont partout au cœur de cette longue, courageuse et obstinée conquête, menée au fil des siècles par des générations de femmes et d’hommes tenaces et résolus qui se sont mobilisés, parfois au péril de leur vie, pour que soient respectés la liberté de penser, l’intégrité de la personne humaine, et l’idéal de justice et d’équité auquel chacun aspire.

 

  Qu’est-ce donc que la république sinon l’effort réfléchi de vivre en communauté en respectant l’individu et en trouvant un juste équilibre entre les aspirations de chacun et l’intérêt de tous ? En ce début de siècle marqué par des extrémismes et des intégrismes assassins, pétri d'intolérances, de violences et d'excès langagiers dangereux, célébrer le 14 juillet doit être l'occasion de nous souvenir que nous disposons, avec la République et la Démocratie, de biens d'autant plus précieux qu'ils demeurent encore très rares et qu’ils sont de plus en plus menacés à travers le monde. Ce sont des biens qui méritent qu'on les défende, pour les préserver, pour les enrichir, pour les enraciner, les conforter et les partager. Mais il faut avouer une évidence terrible qui décontenance : c’est que la République ne va plus de soi, elle n’est plus la maison commune, elle n’est plus l’identité partagée qui transcende les appartenances particulières, elle n’est même plus cette certitude à laquelle nous nous sommes tellement accoutumés que nous avons laissé faillir notre vigilance, de sorte que ceux qui la remettent en cause ont pris leurs aises. Nous les connaissons ces ennemis de la République, ces nostalgiques de l’autoritarisme, ces chantres de la domination. Ils déploient des trésors de cynisme pour dévoyer la République, pour la dépraver. Il la cite à tout-va, comme le font toujours les ennemis intimes, alors que leur but reste limpide : abattre la République en refusant l’égalité entre les citoyens, en utilisant des méthodes qui vont exactement à l’encontre des valeurs de la République : diviser, fracturer, marginaliser, stigmatiser, exclure… Voilà leur mode opératoire et, il faut bien reconnaître que dans la période difficile que nous traversons, c’est une tâche extrêmement facile.

 

  Et puis, il y a d’autres ennemis de la République qui rôdent et qui massacrent. Ils sèment la mort, la haine, la peur. Rien que pour l’année 2015, on parle de près de 40 000 personnes assassinées, victimes du terrorisme à travers le monde. Par des actes sanglants, sporadiques, et imprévisibles, les terroristes cherchent à ébranler le socle même de la démocratie, ils cherchent à faire apparaître la force de nos valeurs et de nos libertés comme une faiblesse. Nous n’allons pas nous laisser berner, nous n’allons pas nous laisser étourdir. Nous allons, au contraire, consolider nos valeurs et nos libertés. Nous n’allons rien concéder, ni sur la liberté d’opinion, ni sur la liberté d’expression, ni sur la liberté de conscience, de croyance, ni sur la liberté de choisir sa destinée personnelle. Nous allons tenir bon et rester debout. Notre responsabilité est immense et nous sommes seuls sur le pont. Soyons sans ambiguïté, cultivons l’émancipation individuelle dans la solidarité, cultivons le progrès en trouvant une cadence commune, en nous souciant des plus vulnérables, en défendant le bien-être pour chacun, en créant les conditions pour s’élever ensemble et surtout en partageant les biens les plus précieux : le savoir, la culture, les sciences, les arts, la logique, la raison, l’intuition, la compréhension du monde et la volonté d’agir ensemble (la volonté d’agir ensemble après avoir âprement débattu…). Ne laissons pas le dernier mot au sort, à la force, aux égoïsmes, ni aux jérémiades, ni à la rage.

 

« J’ai ancré l’espérance

Aux racines de la vie

 

Face aux ténèbres

J’ai dressé des clartés

Planté des flambeaux

A la lisière des nuits

 

Des clartés qui persistent

Des flambeaux qui se glissent

Entre ombres et barbaries

 

Des clartés qui renaissent

Des flambeaux qui se dressent

Sans jamais dépérir

 

J’enracine l’espérance

Dans le terreau du cœur

J’adopte toute l’espérance

En son esprit frondeur. »

 

Andrée Chedid

 

 Ayons une pensée aujourd’hui pour tous celles et ceux qui sont tombés et tombent encore chaque jour sous les balles des fanatiques, tous celles et ceux qui cette année ont été fauchés par la folie intégriste qui n’épargne plus aucun continent. Combien de vies brisées en Irak, au Nigéria, en Lybie, au Kenya, au Pakistan, aux Etats-Unis, au Danemark, en Belgique et en France ? Le lendemain des horribles attentats de Paris, du 13 novembre, ici même, nous avons été nombreux à nous donner la main, dans un moment d’intense communion et de solidarité, aux côtés des écoliers, pour nous recueillir et marquer notre peine et notre indignation. Je m’en rappelle, nous nous en rappelons, au-delà de l’émotion et de la colère, ce fut un très beau moment, un moment fort où chacun a pu mesurer que la liberté, l’égalité et la fraternité étaient nos ultimes remparts contre le fanatisme.

 

  Dans un instant, nous allons lever nos verres en l’honneur de la République et de la Révolution. Les valeurs dont elles sont porteuses ne sont pas celles du passé, anachroniques et inadaptées à notre société. Notre monde est tout aussi troublé que celui d’il y a deux siècles, et de nous, il n’exige pas moins de courage, de lucidité, de tempérance que celui de 1789. Il exige la vertu de l’engagement et la passion de l’intérêt général. La République, c’est d’abord des citoyens  portant, dans leur cœur et leurs actes, le sens de la fraternité. Comme nos ancêtres des 14 juillet 1789 et 1790, nous devons rester unis pour mener des combats collectifs et universels, afin de renforcer la paix, l’amitié entre les peuples, la démocratie et le respect des droits de la personne.

 

  Citoyennes et citoyens, au banquet de la vie, il y a de la place pour tout le monde et ceux qui prétendent le contraire sont de fieffés coquins ; alors serrons-nous les coudes  et bienvenue à toutes et tous, que vous soyez d’ici ou d’ailleurs!

 Vive la Liberté !

Vive la Révolution !

Vive la République !


Commémoration du 8 mai 1945

08/05/2016

  Chers Tordérencs,

 

  Nous voici réunis aujourd’hui pour commémorer ensemble la fin d’un conflit dévastateur qui précipita le monde entier dans le chaos et le marqua à tout jamais du sceau de l’horreur. Il y a 71 ans,  le 7 mai 1945, à Reims, la capitulation de l'Allemagne était signée après six années de cauchemar, et le lendemain, le 8 mai, à 23h, la suspension des combats s’appliquait à toutes les armées allemandes sur le sol européen, mais il fallut attendre la capitulation officielle du Japon, le r septembre 1945, pour que la Seconde Guerre Mondiale s’achève définitivement.

 

  Le 8 mai 1945, à Tordères, comme dans tout le reste du pays, on fêta la fin de l’asservissement et la liberté retrouvée. Bien sûr, ce bonheur était fragile, chacun pensait à ses proches morts ou disparus. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, cette guerre avait fait plus de victimes civiles que militaires. Parmi les 55 millions de victimes, on compte 45 millions de civils, morts sous les bombardements ou dans les camps de concentration. La haine, l’idéologie de la race supérieure, soutenues par la logistique de la grande industrie allemande, relayées par des gouvernements comme celui de Vichy en France, ont provoqué, sur une échelle jusqu’alors inconnue, la déportation et l’extermination de millions d’êtres humains. 6 millions de Juifs ont été traqués, pourchassés, lâchement assassinés, comme plus de 500 000 Rom et Manouches, ou bien encore des opposants politiques, des homosexuels, des malades mentaux, bref tous ceux que le régime totalitaire considérait comme indésirables.

 

  Pensons aujourd’hui à ces déportés, aux prisonniers de guerre, aux internés des camps de la mort. Pensons à leurs familles. Pensons à ceux qui sont rentrés, brisés, anéantis, et pensons à ceux qui ne rentrèrent jamais.

 

  Des femmes et des hommes, de toutes les origines, de tous les âges et de toutes les confessions, se sont élevés contre l’ignominie des nazis et des fascistes, et de leurs chiens de garde pétainistes. Ils ont combattu pour délivrer l’Humanité de cette oppression sans précédent dans l’histoire. Leurs destinées se sont mêlées, elles qui étaient pourtant parfois si différentes les unes des autres, tant d’un point de vue confessionnel que philosophique ou politique, et c’est à ce mélange, à ce dépassement de soi dans l’adversité, à cette solidarité indéfectible qui les a unis envers et contre tout, que nous devons ce 8 mai, symbole de notre liberté.

 

  Ils ont dépassé tous les clivages pour dire non quand beaucoup baissaient la tête et passaient leur chemin. Ils ont dit « non », non au fascisme, non à la guerre, non à l’oppression et à la domination, non à la l’intolérance poussée jusqu’à la négation de l’autre dans sa chair. Parmi eux, les anciens de la guerre d’Espagne, issus des Brigades Internationales et de l’armée républicaine espagnole, ceux de la Résistance intérieure, communistes, socialistes, progressistes, anarchistes, catholiques, immigrés, notamment les FTP-MOI (Francs-Tireurs Partisans, Main d’œuvre Immigrée), ceux de la France libre autour du Général de Gaulle. Et puis tous ceux qui ont servi la France dans les conditions les plus éprouvantes, sans jouir de reconnaissance, tous les combattants de l’Armée d’Afrique : Marocains, Algériens, Maliens, Sénégalais, Tunisiens, Ivoiriens, ils ont tous payé un lourd tribut au nazisme. La France se grandirait aujourd’hui à s’en souvenir plutôt que de considérer les ressortissants de ces pays en citoyens de seconde zone.

 

  Dans les Pyrénées-Orientales, l’organisation de réseaux de renseignements et de passages clandestins vers l’Espagne, par la montagne ou la mer, se développa assez rapidement. Les mouvements de Résistance, d’abord peu nombreux, s’y formèrent clandestinement pour lutter contre la propagande nazie et vichyste et pour aider tous celles et ceux qui étaient poursuivis à s’échapper. Le 14 juillet 1942, à l’appel de Radio-Londres, un groupe d’insoumis se regroupa au cours d’un grand rassemblement de colère, place Arago, à Perpignan, et c’est ainsi que commencèrent à s’organiser les groupes de combat dans notre département.

 

  Les Aspres furent un des fers de lance de la résistance départementale, grâce notamment à Louis Noguère, le député-maire de Thuir qui, dès 1940, avait refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, ou bien encore, à Louis Torcatis, l’instituteur de Passa, qui mit en place l’Armée Secrète départementale et qui dirigea les Corps-Francs de la Libération dans les cinq départements de la région.

 

  Tout près de Tordères, le maquis de Caixas, formé par des jeunes de Thuir, réfractaires au Service de Travail Obligatoire, fut le tout premier du département à entrer en résistance. Sa brève existence exalta les consciences et ouvrit la voie à une nouvelle forme d’action.

 

  Plus en amont, le petit village de Valmanya, devenu un véritable symbole de la Résistance catalane, paya cher sa désobéissance au pouvoir en place et, le 1er août 1944, fut anéanti « dans sa chair et dans ses pierres » par des nazis et des miliciens, en représailles à son soutien aux maquisards du Canigou (plus souvent appelés le Maquis Henri Barbusse). Des vieillards furent torturés, mutilés et fusillés, une jeune femme enceinte fut battue et abusée devant ses enfants par quatorze militaires, les animaux domestiques furent systématiquement abattus, les biens mobiliers détruits (la scierie et les batteuses furent incendiées), puis le village fut pillé et totalement brûlé. Le chef du maquis, Julien Panchot, l’une des plus grandes figures de la Résistance locale, fut capturé et torturé par les nazis qui lui arrachèrent les yeux et lui coupèrent les phalanges avant de l’abattre. René Horte, instituteur et maire du village, le remplaça, suivis par des maquisards qui n’avaient plus que leur rage et une poignée de grenades pour faire face aux nazis et qui parvinrent cependant à les faire battre en retraite !

 

  A ces sentinelles de notre liberté qui ont choisi l’engagement quand tant d’autres renonçaient, à tous ces combattants qui n’avaient parfois pas vingt ans et qui ont payé de leur vie, nous exprimons notre immense gratitude, nous disons merci avec admiration, avec affection, avec la certitude cependant que les mots ne seront jamais à la hauteur de ce que nous leur devons. Merci à ceux qu'évoque Paul Eluard, lorsqu'il décrit « la douceur d'être en vie mais aussi la douleur de savoir que nos frères sont morts pour que nous vivions libres ». Assurément, le message de la Résistance est le plus beau des héritages, mais le plus exigeant sans doute aussi. Il est le socle de notre société, érigée sur les valeurs d'égalité, de solidarité, fidèle aux principes d’unité, de fraternité et de tolérance qui fondent la démocratie et la République.

 

  A ceux qui sont tombés, nous devons aussi la paix. Elle paraît être une évidence. Elle est pourtant une valeur inestimable dont cette journée nationale nous rappelle le prix et la fragilité. La plupart d’entre nous n’ont pas vécu la guerre, nous la regardons comme une réalité lointaine, parfois abstraite, alors même qu’elle est là, tout près de nous, au Moyen-Orient, à 4 ou 5 heures de vol d’ici, et qu’elle pousse aux portes de l’Europe des milliers de réfugiés syriens affamés, à bout de force et d’espoir, aussi mal accueillis que l’ont été les réfugiés espagnols en leur temps, lorsqu’ils étaient parqués dans des camps sur les plages de notre département, en 1939, juste avant que la Seconde Guerre Mondiale éclate. La guerre en Syrie a provoqué le flux migratoire le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale : plus d’un million de migrants sont arrivés au seuil de l’Europe depuis janvier 2015, en empruntant pour la plupart les voies maritimes périlleuses de la Méditerranée qui ont fait 3 700 morts en 2015 dont plusieurs centaines d’enfants. La guerre est donc là, toute proche et provoque des ondes de choc qui mettent à mal l’Europe et n’en finissent pas de la déchirer. Déjà y ressurgissent les nationalismes vindicatifs et xénophobes, déjà s’y propagent les ferments du repli identitaire, du pré-carré des peuples nantis voulant vivre entre eux. De la France à la Finlande, en passant par l’Italie du nord, la Belgique, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne, les idées d’extrême-droite les plus délétères gagnent du terrain et prospèrent sur le terreau de la misère et de la bêtise. Quand l’Europe va mal, l’extrême-droite se porte bien.

 

  En élisant Hitler au pouvoir en 1933, les Allemands pouvaient-ils  imaginer qu’il les conduirait vers cet enfer? En votant pour Hitler, la plupart d’entre eux espéraient avant tout en finir avec une classe politique impuissante à régler leurs problèmes, à sortir de la spirale du chômage de masse et de la misère générés par la crise financière de 1929. Ils ont été mystifiés parce qu’Hitler avait su dédiaboliser son image, en déroulant un programme où il était question de grandeur nationale, de travail pour tous, de dignité. Il prétendait de façon très simpliste qu’il suffisait d’écarter les communistes et les juifs, présentés comme les ennemis de l’intérieur de l’Allemagne, des empêcheurs de vivre mieux, pour que tout s’arrange enfin. Le désespoir était si profond qu’il se trouva une majorité d’Allemands à croire en ses promesses, parmi eux des chômeurs, des ouvriers démunis, des employés et, plus nombreux encore, les couches moyennes, effrayées d’être les prochaines victimes de la crise économique et sociale qui frappait l’Allemagne de l’époque. Hitler a menti aux Allemands et le mensonge a pris. La division de la gauche allemande a facilité son ascension. Crise économique, chômage et pauvreté de masse, inégalités sociales, soif de pouvoir d’une extrême-droite prête à tous les mensonges et aux fausses promesses sociales… Cela ne résonne-t-il pas à vos oreilles? Quand l’extrême-droite se pare de républicanisme et de laïcité, quand elle s’épand sur nos protections sociales en danger, sur le chômage, quand elle se pare de ses plus beaux atours, il faut être sur ses gardes. Beaucoup de nos concitoyens se laissent attirer par des discours qui, sous couvert d’exaltation patriotique ou de ferveur religieuse, activent la peur de l’Autre et le repli sur soi. Nous devons, tant bien que mal, tenter de les en détourner et combattre sans relâche cette menace. L’un des mécanismes du nazisme et du fascisme, c’est celui de l’engrenage de la complaisance à l’égard de l’inadmissible. On ferme les yeux, on laisse faire, on n’avait pas vu, pas compris, pas bien réalisé la gravité des propos puis des actes. De la croyance en l’inégalité des êtres humains selon leur origine, leur choix politique ou leur orientation sexuelle, à leur destruction, il n’y a pourtant qu’un pas. N’oublions pas que la boîte de Pandore peut se rouvrir à tout moment et laisser s’échapper de nouveau «la bête immonde». Là encore, il n’y a heureusement pas d’automatisme, ni de fatalité, parce qu’il en va, d’abord et avant tout, de la conscience et de la volonté des peuples, de la vigilance des démocrates et de l’ensemble des citoyens. C’est avec cette conscience, cette volonté et cette vigilance, dans la diversité de ce que nous sommes, de ce que nous représentons les uns et les autres, riches de nos regards différents, que nous devons opposer le barrage de nos déterminations conjointes pour stopper les vieux poisons. Ne perdons pas de vue les valeurs universelle de la Résistance, de justice, de fraternité et de coopération, ces valeurs qui ont fondé la force rayonnante de notre République, qui ont porté l’espoir du peuple après la victoire sur les nazis et la Libération.

 

  Sur une planche de la baraque 6, à Châteaubriant, où furent consignés les otages, juste avant leur exécution par les nazis, figure une inscription du résistant Guy Môquet : «vous qui restez, soyez dignes de nous ! Les 27 qui vont mourir».

 

  Que cette inscription, parmi bien d’autres écrites avec les ongles et le sang des martyrs de Châteaubriant et des dizaines d’autres camps de déportés et camps de la mort, nous rappelle que la paix, la démocratie, les valeurs républicaines, le respect de l’autre, l’ouverture d’esprit, la non-violence, le progrès économique, social ou environnemental, sont des batailles de tous les jours et qu’à aucun moment nous ne devons baisser la garde, ni relâcher notre vigilance.

 

  Dans la minute de silence qui va suivre, je voudrais que nous ayons une pensée pour toutes ces femmes et ces hommes d’exception, ces femmes et ces hommes de combat, modestes et incroyablement déterminés, qui ont donné leur vie pour que nous-mêmes puissions vivre libres et en paix, dans le respect de la diversité des cultures et des pensées.

 

  Jean Gomez, un Tordérenc, étaient des leurs. Il était monté au front, comme 6 000 autres Catalans qui n’avaient jamais quitté leur village. Son épouse, Marcelle, et ses enfants l’attendaient, à deux pas d’ici, au premier étage de la mairie, mais il n’est jamais revenu. Il est mort sans voir le printemps.

 

  Puissent les jeunes générations et celles à venir continuer à faire vivre cet héritage, puissent-elles conserver l’intelligence qui les préservera du poison totalitaire et assumer, sans fléchir, leur rôle de passeurs déterminés et enthousiastes comme Louis Torcatis, Julien Panchot et René Horte assumèrent le leur.

 

  Vive la Paix ! Vive l’amitié entre les peuples ! Vive la République !

 

Photos d'Anna Charotte


Commémoration du 11 novembre 1918

11/11/2015

  Mesdames et messieurs, chers Tordérencs,

 

  Je remercie chacun d’entre vous d’avoir répondu présent ce matin pour rendre hommage à celles et ceux qui sont tombés pendant la Première Guerre Mondiale et au cours de tous les conflits armés qui l’ont suivie à travers les âges. Célébrer leur mémoire, ce n’est pas, ce n’est plus commémorer une victoire, c’est célébrer la paix et l’avenir qui étaient si chers à leurs cœurs. En ces temps de doute et de division, en ces temps difficiles que traverse la planète, il est bon et heureux que nous sachions nous réunir pour évoquer les périodes tragiques de notre histoire, ces périodes qui ont mis à l'épreuve notre monde et dont il a toujours su, néanmoins, se relever, coûte que coûte.

 

  Il y a 97 ans, dans un wagon de chemin de fer, au cœur d'une clairière de la forêt de Compiègne, à Rethondes, à 5h45 du matin, l’armistice était signé entre la France et l’Allemagne et mettait fin à la Première Guerre Mondiale.  Quelques heures plus tard, à onze heures, les combats s’achevaient enfin après quatre années de cauchemar. Comme partout dans le reste du pays, la cloche de Tordères sonnait à toutes volées et la population se retrouvait pour fêter la fin de la guerre. Mais à la brève euphorie de l’instant, succéda la peine immense des familles car la plupart étaient touchées et avaient vu disparaître un parent, un ami, englouti à tout jamais dans un orage de fer et de feu. Les combats de la cruelle année 1918 figurent sans aucun doute parmi les plus meurtriers de l’Histoire. Ces ultimes combats, qui nous paraissent d’autant plus injustes aujourd’hui qu’ils se déroulèrent la quatrième et dernière année de la guerre, auraient pu être évités.  Depuis le début de l’année 1917, l'opinion publique et les soldats combattants étaient ébranlés par les courants révolutionnaires tels que le spartakisme, né en Allemagne pendant ce conflit, et la Révolution d'octobre, en Russie.  Cette volonté d'émancipation des peuples n’est pas pour rien dans la suspension de ce conflit qui ensanglanta l'Europe et fit plus de 9 millions de morts.

 

  Aussi lointaine que puisse nous paraître cette guerre, notamment parce que tous ses acteurs ont disparu, elle a pris dans notre inconscient collectif une dimension singulière, dépassant largement ses origines historiques et balayant jusqu’aux notions même de « vainqueurs » et de « vaincus ». Cette guerre se place avant tout sous le sceau de l'horreur vécue par les soldats, de la boue des champs de bataille, de la survie dans les tranchées, du déluge de feu qui désintégra tout (hommes, bêtes, villages et paysages) sur son passage. Elle est le premier conflit d'envergure internationale, où l'homme, quel qu'il soit, et qu'elle que soit sa nationalité, s'est retrouvé mué en « chair à canon », expression qui traduit bien la fragilité des corps face à une industrie mortifère qui ne savait plus quoi inventer pour détruire, pulvériser et anéantir les êtres. L'irruption brutale et insensée de la machine au service de la mort, c’est l’apparition d’une logique de masse où les généraux, depuis leurs QG, comme on joue aux échecs, lancent les uns contre les autres des milliers d'hommes annihilés en quelques minutes par de furieux bombardements. Avec cette guerre, l’humanité s’essaya à d'affreuses expérimentations qu'aujourd'hui encore nous pouvons observer à travers le monde car la Première Guerre Mondiale préfigure les guerres dites modernes.  Elle nous a fait entrer dans un âge de ténèbres dont le souvenir n'est toujours pas éteint. Durant ce conflit, on expérimenta de nouvelles tactiques et de nouvelles armes de masse : les avions, les sous-marins, les blindés, les produits chimiques, les déportations de civils et les génocides programmés.  Nous devons nous souvenir en effet du génocide Arménien de 1915  (plus d'1 million de morts), du massacre de 275 000 Assyriens, la même année, et de celui, en 1916, de 360 000 Grecs pontiques, tous trois perpétrés par le gouvernement de l'empire ottoman, allié avec l’Allemagne. Souvenons-nous aussi de la déportation de plus de 100 000 civils de Belgique et de France, envoyés en camp de travaux forcés. Souvenons-nous de l'incendie de la ville de Louvain et de la destruction de sa grande bibliothèque, le 26 août 1914, au cours duquel des milliers de personnes furent brûlées vives ou exécutées et d’autres déportées dans des wagons à bestiaux, terrible préfiguration des monstruosités qui allaient advenir moins de trente ans plus tard. Souvenons-nous des villages rayés de la carte dans les départements de la Marne, de la Meuse et du Nord dans lesquels nos compatriotes de l'époque ne sont jamais revenus. 

 

  Pour la première fois aussi, dans la longue succession des guerres entre nations, celle-ci sera filmée, photographiée, et également racontée par le détail par les écrivains et les poètes qui l'ont vécue. Chacun a ainsi pu voir au plus près cette horreur et recevoir de plein fouet les images, d'une brutalité sans égale, de ce qu'est l’effroyable réalité de la guerre. Dès lors, elle ne se cantonnait plus à être l'intimité irracontable des soldats, emmenée dans le secret de leurs tombes, mais elle éclatait aux yeux du monde et plus personne ne pouvait, face à la violence des  images, invoquer les grandeurs et les vertus prétendues de « l’Art de la guerre », plus personne ne pouvait continuer à défendre le sacrifice dément de vies humaines, réduites à un matricule, à un numéro parmi des millions d'autres, qu'on envoyait en enfer d’un simple claquement de doigts.

  "Ce que nous avons fait… En vérité, c'est plus qu'on ne pouvait demander à des hommes. Et nous l'avons fait" écrit Maurice Genevoix au retour de sa mobilisation, en 1918. La Première Guerre Mondiale, c'est le symbole le plus absolu de la souffrance du soldat, qui ne sait même plus pourquoi il se bat, qui essaie de survivre dans des conditions épouvantables, inhumaines, où l'insalubrité dans les tranchées le dispute à l'acier qui, sous toutes ses formes, tente de le dissoudre, de le broyer dans sa chair et dans son âme.  « Et qu’on n'imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d’éclairs, s’était exclamé Jaurès quelques semaines avant la guerre et quelques jours avant son assassinat, ce sera, dans les régions opposées, des collisions formidables et lentes (...). Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s’emparant des malades, et le commerce paralysé, les usines arrêtées (…) »

  Jaurès avait vu juste, la guerre s’enterra dans la boue glacée des tranchées et la souffrance devint le quotidien des soldats. Plusieurs générations furent décimées, venues d’Europe bien sûr mais également d’Outre-Mer, d’Afrique, d’Asie, d’Amérique : au total, 9 millions de morts, 20 millions de blessés dont 6 millions de mutilés. En France, 1 million 400 000 morts, dont 600 000 victimes civiles, qui laissèrent 700 000 orphelins de guerre et 630 000 veuves. Et n’oublions pas non plus les 926 soldats qui, refusant l’absurdité des ordres, ont été « fusillés pour l'exemple », auxquels il faut ajouter tous ceux qui ont été exécutés sommairement. Pour la plupart, ces exécutions ont eu lieu au début de la guerre, alors que les soldats étaient déjà confrontés à l’incurie et à l’incompétence des États-Majors, aux conditions déplorables de survie dans les tranchées et à l’absence de permissions pendant que d’autres se construisaient des fortunes grâce à l’industrie militaire (car, c’est important de le souligner, les grandes fortunes d’Europe sont nées, à cette époque, de la fabrication des armes et, plus tard, après le conflit, de la récupération de leurs métaux sur le terrain). Réhabiliter les soldats fusillés pour l’exemple ne serait que justice car ces jeunes ne sont pas morts pour la France, mais bien par la France. Il faut que ce combat, porté par quelques parlementaires et les organisations comme l’ARAC, La Libre Pensée et la Ligue des Droits de l’Homme, ainsi que les familles des victimes, aboutisse enfin et ne reste pas une promesse électorale trahie par les présidents successifs.

 

    La fin de la « der des der » devait clore à jamais le chapitre sanglant de l’Histoire du monde. L'ampleur des atrocités vécues a été telle qu'il paraissait inconcevable, lorsque l'armistice fût signé, qu'un jour, pareille horreur puisse ressurgir. Or on sait tout ce qui est advenu de ce pacifisme bienveillant des années 20. La fin de la Première Guerre Mondiale contenait en ses germes la tragédie de 39-45, dont l'inhumanité a été plus abjecte encore.

  La cérémonie d’aujourd’hui doit nous faire réfléchir au siècle d’histoire qui vient de s’écouler. A la force de la poigne, ce siècle a hissé au premier rang des valeurs européennes la paix, la tolérance et la fraternité, en faisant d’elles le socle d’un modèle que nous avons la responsabilité de promouvoir et de faire rayonner. Ce siècle nous a appris à reconnaître les multiples visages des ennemis de la paix, ceux qui, en temps de crise, jouent sur les tensions pour mettre à mal la fraternité, ceux qui font leurs choux gras de la méfiance et du ressentiment entre les peuples. Nous le savons à présent, les conflits s’érigent sur la peur de l’Autre, sur la colère et la haine. A l’heure où je vous parle, le monde recense une cinquantaine de conflits armés dont la plupart ne sont plus des guerres entre Etats, mais des guerres civiles. Sur notre globe terrestre, il y a toujours un endroit où l'on tue et l’on assassine des hommes, des femmes, des vieillards, où l'on détruit physiquement «l'autre». Il y a aujourd'hui plus de 300 000 enfants-soldats à travers le monde. Le nombre de réfugiés ne cesse d'augmenter dans des proportions alarmantes : on est passé de 1,4 million en 1960, à 19 millions en 1998 et, selon les sources officielles de l’ONU, à plus de 52 millions aujourd'hui. En 2015, les dépenses militaires mondiales se chiffrent à 1776 milliards de dollars, soit une augmentation de presque 50% par rapport à 1998. Loin de se pacifier, ce monde est mis à feu et à sang toujours davantage pour le plus grand profit des marchands d'armes qui continuent à spéculer sur la mort.

  Maudits soient les marchands d’armes ! Maudite soit la guerre ! Clamons-le, haut et fort, comme l’ont fait, dès 1922, les élus de Gentioux, en gravant cette formule sur le Monument aux Morts de leur petite commune qui avait vu 58 de ses habitants tomber au front en 14-18.

 

  Cent ans plus tard, par-delà le courage et l’héroïsme, n’oublions pas la souffrance des Poilus, le malheur aveugle de ces années qui frappa toutes les familles. Rappelons-nous ce que fût le sacrifice et l’abnégation de ces hommes qui ont donné leur vie, prêts à tous les sacrifices, parce que leur pays le leur avait demandé. C’est l’histoire universelle et éternelle des petites gens pris au piège des bouleversements de la grande Histoire, c’est l’histoire de nos arrières-grands-pères, de nos grands-pères, de nos pères et mères, de nos frères et sœurs, de nos aïeux. Il est fondamental que cette mémoire perdure, qu’elle traverse les âges. Et c’est là que votre présence, celles des enfants surtout, prend tout son sens. Notre devoir est de transmettre le cri, la douleur de ces hommes. Notre mission est de dire ce qui est arrivé pour que cela n’arrive plus. Ayons une pensée pour tous ceux qui ont connu la guerre et pour tous ceux qui la connaissent encore aujourd’hui. Il faut éduquer, prévenir, répéter sans cesse et partout que la guerre n’est pas une belle aventure, que ceux qui la décident ne sont jamais ceux qui la font, qui partent au front pour y laisser leur peau, que le nationalisme est et sera toujours un affreux poison qui s'insinue lentement dans les consciences pour mieux semer ses ravages.

  Nous avons encore beaucoup à faire pour construire le monde sans armes auquel rêvaient les Poilus de 14-18, pour que chacun cesse de croire et de faire croire que l’homme est l’ennemi de l’homme. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre aux Poilus, c’est de ne pas laisser se banaliser la violence, d’où qu’elle vienne, et de mobiliser nos énergies pour imposer le seul et unique choix qui devrait être le nôtre : celui de l’humanité, celui de la vie, celui de l’avenir, car des commémorations comme celle-ci n’ont de sens que si l’on croit en l’avenir et qu’on le défend.

  Votre rôle, les enfants, est de faire perdurer ce souvenir, comme nous essayons de le faire, et de défendre la paix en vous ouvrant aux autres, en protégeant les plus faibles, en n’ignorant jamais ceux qui crient à l’aide et en leur tendant une main secourable. C’est vous qui bientôt construirez et dirigerez le monde, n’oubliez jamais que l’Europe gronde toujours de ces vieux démons qu’il faut combattre chaque jour, partout et surtout peut-être plus encore en nous-mêmes.

 

  Dans quelques minutes, nous allons nous recueillir pour rendre hommage à toutes les victimes de guerres, tous ceux qui ont manqué à leur famille et à leur village, tous ceux qui ont manqué au monde. Les Poilus de Tordères étaient des leurs.

 

  Nous vous saluons,

 

Jean Carbasse, né le 22 juin 1890 à Passa, soldat de 2ème classe du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 24 ans dans les tranchées de Bayon en Meurthe et Moselle, le 31 août 1914,

Paul Carbasse, né le 16 juillet 1882 à Tordères, soldat du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 34 ans dans les tranchées de Thiaumont dans la Meuse, le 8 août 1916,

Jacques Sicre, né le 7 décembre 1879 à Tordères, soldat de 2ème classe du 942ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 38 ans à Esnes-en-Argonne, dans le secteur de Verdun, dans la Meuse, le 26 janvier 1917,

Joseph Guisset, né le 1er octobre 1873 à Oms, soldat du 98ème Régiment d’Infanterie, « disparu sans sépulture » à l’âge de 43 ans, le 9 septembre 1916, dans le Tunnel de Tavannes, tunnel proche de Verdun, tristement rebaptisé « tombeau de Tavannes » puisque 1000 hommes y périrent en une seule journée en septembre 1916.

 

  Braves enfants des Aspres, notre village vous gardera toujours au cœur, vous, nos égaux, nos frères, fils de la Catalogne exilés sur des terres hostiles et engagés jusqu’au bout de l’horreur dans un conflit qui n’était pas le vôtre. Puissions-nous échapper pour longtemps aux destinées tragiques qui furent les vôtres et vivre libres et en paix sur cette belle terre dans laquelle vous reposez depuis près d’un siècle.

 

Vive la paix ! Vive l’amitié entre les peuples !  Vive la République !


Commémoration du 14 juillet 1789 & 1790

14/07/2015

  Citoyens de Tordères et d’ailleurs,

 

  Au nom de toute l’équipe municipale ainsi qu’en celui de l’association Tordères en Fête, je vous remercie d’avoir répondu présents, ce matin, pour participer aux ateliers de cirque proposés par le jeune collectif des Aspres, Bibotch Jongle, qu’on peut applaudir bien fort…

 

  En ce jour de fête, je tiens à remercier toute l’équipe du conseil municipal qui ne chôme pas, et tout particulièrement mes adjoints, Dominique Maurice et Gilbert Fantin, pour leur présence quasi quotidienne à mes côtés, car il faut dire que nous nous séparons peu, tous les trois bien soudés dans les bons comme dans les mauvais moments, ce qui nous permet d’affronter sereinement toutes les tempêtes. Un immense merci à Valérie Alba, notre secrétaire de mairie, qui nous épaule sans compter son temps ni sa peine, et qui accomplit sa mission sans jamais se départir de son enthousiasme et de sa bonne humeur. Merci à Vincent Bonilla y José, l’employé municipal, pour son implication de tous les jours. Au passage, souhaitons une belle et bonne retraite à Mohamed Mellouk, l’ancien employé municipal.

  Merci aussi à tous ceux qui s’impliquent dans la vie du village, tous ceux qui s’intéressent et participent à la vie communale, qui lancent des propositions à travers les commissions et les associations, qui donnent de leur temps pour le bien-être de tous. Merci donc à Tordères en Fête, à sa présidente, Jennifer Molina, et à l’ensemble des bénévoles qui se dépensent sans compter pour nous offrir tout au long de l’année de grands et beaux moments conviviaux de détente, de plaisir, de découverte culturelle. Merci à l’Association de Sauvegarde de l’Eglise de Tordères qui, depuis cinq ans, se charge de récolter une partie des fonds nécessaires à la restauration de l’église Sant Nazari et qui nous offre, chaque année, la possibilité d’assister à des concerts de très grande qualité, ouverts à tous quel que soient les moyens financiers (grâce au système de participation libre). Aujourd’hui, je voudrais particulièrement saluer le travail de longue haleine accompli par Laurent Vinour, le président fondateur de l’association qui en est récemment devenu le secrétaire. C’est désormais à Jean Blin que revient la lourde charge de la présidence. On lui souhaite beaucoup de réussite pour la suite, ainsi qu’à Laurent pour ses nouvelles aventures sous d’autres tropiques.

  Je profite de l’occasion pour lancer un appel aux bénévoles parce qu’ils se font de plus en plus rares et qu’une large partie de la vie associative de la commune repose à l’heure actuelle sur une douzaine d’habitants à peine. Il faudrait que l’action des bénévoles soit relayée et épaulée pour ne pas voir s’essouffler la belle dynamique sociale et culturelle qui fait la richesse de notre commune. J’invite donc tous ceux qui souhaitent s’engager auprès des associations locales à en parler avec leurs représentants. Nous avons besoin de bras et de cerveaux !

 

  Avant de partager le verre de l’amitié de notre petit apéro républicain, vous n’échapperez pas à quelques mots pour célébrer la Révolution et la République car, en France, la Fête Nationale revêt ceci de très particulier qu’elle est d’abord la célébration d’une Révolution.  «Si ce jour s’est inscrit dans la mémoire des hommes, écrit Jules Michelet, c’est que la nation tout entière, sans distinction de parti, sans connaître encore les oppositions de classes, marcha sous un drapeau fraternel ». Il y a 226 ans, au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, érigées en valeurs suprêmes, 28 000 Parisiens abattaient une forteresse, la Bastille, symbole de l’arbitraire et de la tyrannie. Pour la première fois, un peuple brisait ses chaînes par sa seule force et, refusant la résignation, s’insurgeait contre le pouvoir monarchique. Une jeune démocratie, encore toute balbutiante, s’éveillait au monde… Dès l’année suivante, venus de toutes les régions de France, des milliers de femmes et d’hommes se retrouvaient à Paris, à la Fête de la Fédération, pour célébrer ce bel anniversaire. C’est donc une mémoire historique, celle de la République, qu’on fête aujourd’hui, un idéal collectif qui dépasse largement l’idée de nation, si encline aux dérives identitaires, au repli sur soi et à l’exclusion. La République, c’est un premier pas vers l’humanisme, c’est le refus des conduites individualistes et mesquines. Avec la Révolution, nous sommes passés de l’ère du « je » à la force du « nous ». Quoi qu’on puisse en dire, le pouvoir émane désormais du peuple qui le confie temporairement à des représentants. C’est donc ensemble, administrés et élus, que nous bâtissons le quotidien. C’est ça qui fait d’un pays, d’une région, d’un département, d’une commune, un lieu de vie, d’échange et de vivre ensemble, le lieu de toutes les solidarités. Les révolutionnaires de 1789 nous ont légué la liberté de penser, le respect de la personne humaine, un idéal de justice et d’équité auquel chacun aspire. Le système républicain, c’est une tentative réfléchie de vivre en communauté en respectant l’individu et en trouvant un juste équilibre entre les aspirations de chacun et les intérêts de tous.

 

  D’aucuns peuvent peut-être percevoir cette République comme une abstraction, et pourtant, elle est un peu comme l'air qu'on respire : on n’en mesure l’importance que lorsqu'elle disparaît ou se raréfie. En ce début de siècle qui résonne d’extrémismes et d'intégrismes de tout poil, d'intolérances, de violences et d'excès langagiers, célébrer le 14 juillet doit être l'occasion de nous souvenir que nous disposons, avec la République et la Démocratie, de biens d'autant plus précieux qu'ils demeurent encore rares dans le monde. Ce sont des biens qui méritent qu'on les défende, pour les préserver, pour les enrichir, pour les enraciner, les conforter et les partager.

 

  La République, ce n'est pas seulement une forme de gouvernement, c'est une éthique, une manière de voir le monde, un mouvement, une forme d’espérance. C'est la volonté de faire en sorte que les règles de la vie en commun soient élaborées par l'ensemble de ceux auxquelles elles s'appliquent. C'est l'exigence de l'équité, du respect des différences et de leur dépassement.

 

  Nous traversons aujourd’hui une crise aux multiples visages, économique, bien sûr, mais aussi éthique. Dans la civilisation occidentale, l’individualisme se renforce et prend le pas sur le lien social. « Pour changer la société, affirme Edgar Morin, il faut d’abord changer les individus, mais pour changer les individus, il faut changer les institutions ». Cela passera nécessairement par un projet politique porteur de cette volonté de changement et partagé par l’ensemble des citoyens. A l’échelle d’une petite commune comme la nôtre, le pouvoir d’agir semble bien modeste au regard de la dimension de la planète, pour autant, notre collectivité ne doit pas rester à l’écart des initiatives qui appellent à un sursaut de conscience collective. La question du « vivre ensemble » doit nécessairement être au centre des préoccupations des élus en charge des affaires municipales. La commune reste la collectivité de proximité de base au sein de laquelle peuvent s’élaborer ensemble des projets de vie en société autour de valeurs partagées et transmises aux plus jeunes. Débattre, réfléchir, organiser des rencontres culturelles, des fêtes intergénérationnelles comme celle-ci, provoquer des échanges, participent de cette volonté d’universalisme républicain fondé sur la tolérance et la laïcité.

 

  Tout cela est directement lié à notre rassemblement d’aujourd’hui. En nous réunissant, nous portons les idéaux de tous ceux qui le 14 juillet 1789 ont ouvert une brèche dans un régime où les droits de l’homme n’existaient pas. Leur combat et celui de tous les résistants qui ont repris ce flambeau au cours des siècles (des Communards aux insurgés de Mai 68, en passant par les révoltés du Front Populaire et les Résistants anti-nazis des années 40) ont permis, au prix de nombreux sacrifices, de construire une société plus juste, plus égalitaire et plus fraternelle. Il nous appartient à tous, et peut-être plus encore aux élus de la République, de veiller à préserver ce précieux héritage. Aussi, au plan national comme au plan local, faut-il s'efforcer de donner de la dignité à l'action politique, en évitant toute confusion de genre, en appelant au strict respect de la loi, quels que soient nos opinions et nos habitudes de vie, et en la faisant respecter, en défendant le service public de plus en plus mis à mal, en refusant la régression des acquis sociaux et le creusement des inégalités, en n’oubliant jamais qu’entre la liberté et l'égalité, l'articulation passe par la solidarité pour faire face aux forces de dislocation sociale, en refusant plus que jamais que les religions prennent le pas sur la République et qu’elles musèlent la liberté d’expression et la liberté de la presse.


  Je voudrais aujourd’hui que nous ayons une pensée pour tous ceux qui, au cœur de ce 21ème siècle, tombent chaque jour sous les balles des fanatiques, pour tous ceux qui cette année ont été fauchés par la folie intégriste, à travers le monde bien sûr mais aussi en plein cœur de notre République laïque. Qu’ils aient été journalistes, dessinateurs, économiste, psychanalyste ou correcteur, ceux qui sont tombés, les 7 et 8 janvier, étaient les sentinelles qui veillaient sur la démocratie et qui l’aiguillonnaient, dénonçant l’intolérance, les discriminations, les simplifications hâtives. Ils n’avaient pour armes que leur intransigeance, leur intelligence, leur clairvoyance, et leur art formidable, le dessin. Ils étaient l’âme de Charlie Hebdo : Cabu, Charb, Tignous, Wolinski, Honoré, Elsa Cayat, Bernard Maris, Mustapha Ourrad. Ils étaient aussi gardiens ou policiers : Frédéric Boisseau, Clarissa Jean-Philippe, Ahmed Merabet, Franck Brinsolaro. Ils étaient juifs : Philippe Braham, Yohan Cohen, François-Michel Saada, Yohav Hattab. « A eux tous, ils représentaient les visages de la France, odieusement assassinés pour cela, pour ce qu’ils étaient. Leur mort violente a pulvérisé notre confort quotidien, notre routine et, avouons-le, notre assoupissement sur des valeurs que nous croyions acquises depuis le siècle des Lumières mais dont nous avions peut-être oublié qu’elles portaient l’exigence de la vigilance. Leur mort nous rappelle nos ambitions trop longtemps tues, trop facilement abandonnées, de la justice sociale, de l’égalité, de l’éducation, de l’attention à l’autre. »

 

  Dans quelques minutes, nous lèverons nos verres en l’honneur de la République et de la Révolution. Contrairement à ce qu’on voudrait nous laisser croire, les valeurs dont elles sont porteuses ne sont pas celles du passé, anachroniques et inadaptées à notre société. Notre monde est tout aussi troublé que celui d’il y a deux cent vingt-six ans, et de nous, il n’exige pas moins de courage, de lucidité, de tempérance que celui de 1789. Il exige la vertu de l’engagement et la passion de l’intérêt général. La République n’est rien sans ses citoyens  portant, dans leur cœur et leurs actes, le sens de la fraternité. Comme nos ancêtres du 14 juillet 1789, nous devons rester unis pour mener des combats collectifs et universels, afin de renforcer la paix, l’amitié entre les peuples, la démocratie et le respect des droits de la personne.

 

  Ayons toujours au coeur, citoyennes et citoyens, ces vérités fondamentales et remettons le train du progrès sur les rails ! Au banquet de la vie, il y a de la place pour tout le monde ; alors serrons-nous les coudes  et bienvenue à tous, que vous soyez d’ici ou d’ailleurs!

 

Vive la Liberté ! Vive la Révolution ! Vive la République!


Commémoration du 8 mai 1945

08/08/2015

  Mesdames, Messieurs, chers Tordérencs,

 

  Il y a 70 ans, le 7 mai 1945, à Reims, la capitulation de l'Allemagne était signée au quartier général d'Eisenhover, le commandant en chef des forces alliées en Europe. Le 8 mai, la suspension des combats s’appliquait à toutes les armées allemandes mais il fallut attendre que capitule officiellement le Japon, le 02 septembre 1945, pour que la 2nde Guerre Mondiale prenne vraiment fin. Le monstrueux régime nazi s’effondrait après avoir endeuillé l’Europe et le monde pendant douze années. Les démocraties, enchaînées et mises à genoux, se relevaient douloureusement et pansaient les plaies des survivants, hébétés, niés, piétinés jusque dans leur humanité même. Pas un continent ne fut épargné par la tourmente. En Europe, en Asie et en Afrique, les pertes humaines ont été si effroyables qu’on a peine à en mesurer l’ampleur : à la fin de la guerre, 65 millions de victimes gisaient dans l’ombre de la croix gammées dont 30 millions de civils tués parmi lesquels 6 millions de Juifs et près de 500 000 Manouches, Rom ou Sintis, coupables seulement d’être nés. On recense également 35 millions de blessés et 3 millions de disparus.

 

  Nous sommes aujourd’hui rassemblés pour rendre hommage à toutes ces victimes, pour faire vivre leur souvenir, pour dire à tous les combattants anti-nazis notre reconnaissance et notre respect. Ce jour de mémoire doit permettre de raccrocher les générations futures à notre passé. On convoque le souvenir des morts pour dire aux vivants que «rien ne vaut la vie », mais certains sacrifices nous disent aussi ce qui vaut la peine de se mettre en péril. Nous commémorons ici certes les faits, la fin d’une guerre, mais bien plus encore leur signification. Chacun doit comprendre que toute cette histoire le concerne de très près, que nous devons continuer à conjuguer les verbes « lutter » et « résister » au présent, comme l’ont fait en leur temps les combattants anti-nazis venus du monde entier à la rescousse de l’Europe.

 

  Ils étaient américains, canadiens, anglais, débarqués sur les plages de Normandie, ou bien russes, tchèques, polonais, sur le front de l’Est qui, devant Stalingrad, à l’hiver 1942, enrayèrent les premiers l’inexorable déferlante des armées nazies. Ils étaient français, venus de toutes les régions (parmi eux, 6000 Catalans), mais aussi d’Outre-Mer et d’Afrique (Marocains, Algériens, Maliens, Sénégalais, Tunisiens, Ivoiriens), tous unis dans un même souffle pour reconquérir la liberté. Par leur engagement, par le sacrifice de leur vie ou de leur intégrité physique, ils ont terrassé le monstre que le peuple allemand, sur fond de crise sociale et politique, avait porté au pouvoir par les urnes en 1933. Un choix politique de sinistre mémoire, lourd de conséquence pour plusieurs décennies, qui doit nous rappeler combien n’est pas anodine la montée des partis d’extrême droite en Europe. Nous devons œuvrer ensemble pour empêcher le retour des idéologies racistes et criminelles qui ressurgissent partout, sur fond de crise, comme dans les années 30, porteuses des mêmes dangers et des mêmes risques pour l’Humanité. C’est sur le terreau de l’intolérance poussée à son paroxysme, l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie, que la dégradation extrême de la situation économique en Europe a fait prospérer le fascisme et le nazisme. N’oublions pas non plus que ce régime, sans soutien financier, aurait été impuissant. Le monde de la finance sait parfois être aveugle. Combien de capitaux américains, anglais et français ont-ils soutenu l’effort de guerre de la nation aryenne, au nom, entre autres, de la menace communiste que représentait à cette époque l’Union Soviétique, alors soupçonnée d’être à la botte d’un prétendu complot juif international ?

 

  En France, dès 1940, les jeux étaient faits. La « drôle de guerre » tournait à la débâcle et le gouvernement français, déjà tenté par un rapprochement avec Hitler, basculait dans les ténèbres du  collaborationnisme. Dans un silence assourdissant, les crimes, les persécutions, les cachots, les camps, la délation, les trahisons, la déportation, la torture et les exécutions se développaient.

  Dans ce chaos, une petite poignée d’hommes et de femmes, venus d’horizons très divers, ont tout de même décidé de ne pas se soumettre, de résister aux injonctions de l’Etat et à ses interventions larmoyantes, encore auréolées d’une guerre plus ancienne. L’Appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle et le refus du vote des pleins pouvoirs à Pétain par quatre-vingts courageux parlementaires (dont faisaient partie les députés des Pyrénées-Orientales, Louis Noguères et Joseph Rous, ainsi que le sénateur Georges Pézières) furent les actes fondateurs de la Résistance. C’est ainsi qu’est née la France Libre, déterminée à ne plus céder à l’accablement, à la résignation de la défaite, se dressant avec une bravoure à toute épreuve contre une énorme machine à broyer, alors présentée comme inévitable et intangible. Il en fallait du courage, de l’abnégation et de l’espoir pour se lancer dans cette lutte si inégale qu’elle paraissait presque insensée. Pour retrouver la liberté, traîtreusement abandonnée et jetée en pâture aux nazis par le gouvernement de Vichy, pour ne pas laisser à d’autres le soin de décider à leur place, ils se levèrent donc et reprirent le combat, sans céder au fatalisme. Organisés en groupuscules clandestins à travers toute l’Europe occupée, ils ont fait le choix d’écrire la même histoire, alors qu’ils n’avaient ni les mêmes origines, ni les mêmes conditions sociales, ni les mêmes convictions politiques ou religieuses, héros magnifiques, célèbres ou anonymes, souvent très différents les uns des autres, et pourtant si intensément unis. Dans ce mouvement en marche, unissant leurs forces contre la barbarie et le totalitarisme, ils ont dit « non ». Qu’ils soient français ou immigrés, socialistes, communistes, catholiques, progressistes, anarchistes, ouvriers, paysans ou fonctionnaires, anciens de la guerre d’Espagne issus des Brigades Internationales, de l’armée républicaine espagnole, Arméniens, Polonais des légendaires FTP-MOI, Allemands antinazis, ou Italiens antifascistes, ils ont dit « non », quand le plus grand nombre baissait la tête et se taisait face à l’horreur, ployant sous le joug sans se révolter. Ils y ont laissé leur jeunesse et parfois même, pour bon nombre d’entre eux, leur vie. Ils se sont révoltés, ils sont morts parce qu’ils ne voulaient pas simplement exister mais, comme l’écrivait l’une des leurs, la féministe anti-fasciste Berty Albrecht, avant de se pendre dans sa cellule pour échapper à la torture, pour «vivre conformément à l’honneur et l’idéal qu’on se fait ».

 

  Il existait mille façons de résister mais elles étaient toutes risquées et s’accomplissaient toujours au péril de la vie, malgré la menace de la prison, de la torture ou de la déportation. Les uns éditaient des tracts et des journaux clandestins, d’autres fabriquaient des faux papiers, certains livraient des renseignements, tandis que d’autres aidaient ou cachaient des juifs, des soldats alliés ou des réfractaires au STO, d’autres encore faisaient dérailler les trains nazis, sabotaient les usines d’armement, harcelaient l’occupant. Ils risquaient tout pour refuser l’inacceptable, pour faire vivre l’espoir d’une libération qui paraissait alors hors du possible. « Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). A ceux-là il faut répondre : « C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. » écrivait Jean Paulhan dans Les Cahiers de Libération, en février 1944.

  Des milliers de ces fragiles abeilles ont péri avant que leur mouvement de résistance ne finisse par triompher. Les valeurs de paix, de fraternité, de conquêtes sociales, portés par le Conseil National de la Résistance, à travers un programme établi en 1944, ont perduré longtemps après leur mort.


  Notre département, frontalier et côtier, se prêtait bien à l’organisation de réseaux de renseignements et de passages clandestins vers l’Espagne, par la montagne. Les mouvements de Résistance, d’abord peu nombreux, ont commencé à s’y former en toute discrétion pour lutter contre la propagande nazie et vichyste et pour aider tous ceux qui étaient poursuivis à s’échapper. Le 14 juillet 1942, à l’appel de Radio-Londres, les insurgés se regroupèrent au cours d’un grand rassemblement de colère, place Arago, à Perpignan. Ce furent les débuts de leur union et de l’organisation des groupes de combat dans les Pyrénées-Orientales.

  Dans la lignée de Louis Noguère, le député-maire de Thuir qui, dès 1940, avait refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, notre canton fut un des fers de lance de la résistance départementale. C’est à deux pas d’ici que le tout premier maquis des Pyrénées-Orientales vit le jour, dans un mas au-dessus de Caixas, en mars 1943, sous l’impulsion d’une douzaine de jeunes qui refusaient de partir en Allemagne au Service de Travail Obligatoire instauré par le gouvernement. Ils ne possédaient que quelques vieilles armes, plus pour se défendre que pour mener de véritables opérations mais, malgré les difficultés matérielles et les conditions de vie difficile de cette fin d’hiver, le nombre des maquisards augmenta régulièrement jusqu’en avril 1943 où il furent dénoncés et dispersés au cours d’une vaste opération policière. Pierre Mach, qui leur portait le ravitaillement en nourriture, et Gilbert Mestre, les chevilles ouvrières de ce maquis, furent arrêtés. Le premier mourut en déportation et le second, relâché, retourna à l’illégalité et devint un des chefs du maquis départemental. Même si son existence fut assez brève, le maquis de Caixas exalta les consciences et ouvrit, dans notre département, la voie à une nouvelle forme de résistance.

  A sa suite, on vit naître une multitude de petits maquis dont le plus célèbre restera le maquis Henri Barbusse, organisé à Cassagnes par Laurent Battle, un prisonnier évadé. Ce maquis regroupa jusqu’à 150 hommes prêts à libérer le département. En représailles à l'exécution d'un des maquisards, ceux-ci assiégèrent Prades, le 29 juillet 1944, y tuèrent trois collaborateurs et en firent prisonnier trois autres. Le 2 août 1944, les nazis ripostèrent en attaquant lâchement les habitants du village de Valmanya à proximité duquel s’était installé le maquis. Désormais symbole de la Résistance catalane, ce petit village, à quelques kilomètres du nôtre, paya cher sa désobéissance à l’occupant. N’ayant pu venir à bout des maquisards du Canigou, les nazis et les miliciens l’anéantirent « dans sa chair et dans ses pierres ». Quatre hommes du village qui, du fait de leur grand âge, n’avaient pu fuir avec les 150 autres habitants, furent mutilés puis fusillés, une vieille dame fut torturée pendant plus de douze heures, une jeune femme enceinte fut violentée et abusée devant ses enfants par quatorze militaires, les animaux domestiques furent systématiquement abattus, les biens mobiliers détruits (comme la scierie et les batteuses), puis le village fut pillé et totalement brûlé. Au lendemain de ce massacre, le chef du maquis, Julien Panchot, l’une des plus grandes figures de la Résistance catalane, fut capturé et torturé par les nazis (yeux arrachés, phalanges coupées) avant d’être abattu, assis contre un mur. « Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place » écrivent Joseph Kessel et Maurice Druon, en 1943, dans le « Chant des Partisans ». Lorsqu’un maquis est dispersé, un autre se recompose aussitôt. Ce fut René Horte, le courageux petit instituteur et maire du village, qui sortit de l’ombre et prit vaillamment le relais de Julien Panchot, suivis par des maquisards qui n’avaient plus que leur rage et une poignée de grenades pour faire face aux nazis et qui parvinrent cependant à les faire battre en retraite !


  Dans le reste du département, au cours de l’hiver et du printemps 1944, au moins 23 attentats visèrent des installations ferroviaires, ainsi que les forces de l’ordre et, naturellement, les locaux nazis (ainsi, le 28 avril, la librairie allemande située au centre de Perpignan fut-elle pulvérisée). La Cour Martiale répliquait œil pour oeil, dent pour dent, par des exécutions (cinq résistants furent exécutés, le 11 juillet). Le 19 août 1944, unissant leurs forces, les Résistants libérèrent enfin Perpignan.


  Le même jour, les soldats allemands abandonnaient le Camp de Rivesaltes, un camp de sinistre mémoire où furent internés, tour à tour, les Républicains espagnols dès 1939, puis les expulsés d’Allemagne, en 1940, et enfin les Juifs, à partir de 1941. A cette date, le camp regroupait 6 475 internés de 16 nationalités différentes, répartis dans 150 baraquements, où les familles étaient séparées (hommes d’un côté, femmes et enfants de l’autre). Des centaines d’entre eux y sont morts de froid, de misère, de faim et de maladies (dysenterie, typhoïde, septicémie).


  Les tentatives pour rendre la détention supportable émanaient des associations caritatives pour la plupart confessionnelles (Organisation Reconstruction Travail, la CIMADE, le YMCA, les Quakers américains, le Secours suisse aux Enfants dépendant de la Croix-Rouge Suisse) et permirent à nombre de captifs de survivre. De même qu'elles distribuaient des rations de nourriture aux plus faibles, elles transformèrent l'îlot J en centre de santé, et animèrent le camp par des concerts, des ateliers de petits travaux, la création d'une bibliothèque. Un groupe de femmes s'efforça également de protéger les femmes enceintes en les faisant sortir pour accoucher à la maternité d'Elne où elles pouvaient entrer en contact avec les mouvements de résistance.

  Seules les sorties pour aller effectuer des travaux d'intérêt général étaient autorisées et le camp devint rapidement un vivier de main d'œuvre gratuite. Les hommes âgés de 18 à 55 ans, jugés aptes physiquement, étaient envoyés dans des groupements de Travailleurs Etrangers (GTE). Les femmes et les jeunes gens (à partir de 15 ans) effectuaient des travaux saisonniers.

  Au cours de l’année 1941, la politique raciste de Vichy s’accentua. Les familles juives furent regroupées dans un îlot à part. En 1942, le camp de Rivesaltes devint le «Drancy de la zone libre ». On y rassembla tous les Israélites victimes de rafles dans le sud de la France et un centre de triage y fut alors créé. Une commission arbitraire de criblage s’y prononça sur le sort de chaque Juif à son arrivée au camp et établit une fiche individuelle comportant la mention "part", "exclus" ou "réservé". Des convois y furent organisés. Neuf au total quittèrent Rivesaltes pour Drancy, point de transit vers les camps de la mort. Plus de 2 300 personnes ont ainsi été envoyées à la mort, entassées dans des wagons à bestiaux sur le sol desquels de la paille était disposée, avec deux seaux et deux brocs pour vingt-cinq personnes, et si peu de vivres que beaucoup moururent avant d’avoir atteint Drancy.


  Réunis aujourd’hui devant ce monument, nous nous inclinons devant toutes ces victimes. Ne cherchez nulle trace de passéisme dans ce rassemblement, ni d’idéalisation du sacrifice suprême. Au-delà de l’acte de mémoire et du témoignage de notre gratitude, tout autant qu’aux victimes et aux héros de la Résistance, cet hommage est dédié à la Paix. Enfants de Tordères, vous avez le bonheur de n’avoir jamais connu la guerre, d’ignorer combien elle est atroce, combien elle est porteuse d’anéantissement. La victoire que nous célébrons aujourd’hui, c’est celle de la fraternité sur l’intolérance, celle de la lumière sur les ténèbres, c’est celle de la vie sur la mort. L’un des enseignements essentiels de cette victoire de l’Humanité sur la barbarie, c’est la capacité à résister, la capacité à refuser ce qui est injuste, ce qui est intolérable, la capacité à faire front contre les idées toutes faites, les idées reçues, dès lors qu’elles ne sont pas en adéquation avec les valeurs qu’on porte au plus profond de soi. En tous temps, en tous lieux, face aux pires difficultés, devant les garants de la pensée unique, face aux “il n’y a pas le choix, il faut faire avec”, certains acceptent de se soumettre, de rester assis sur le bord du chemin, tandis que d’autres font le choix d’agir, de résister,  même quand tout semble perdu. C’est toujours de leur action et de leur pugnacité que sont venus les progrès de l’Humanité.


   «Ce que les morts attendent de nous, ce n’est pas un sanglot, mais un élan.» Plus que jamais, soixante-dix ans après la capitulation de l’Allemagne nazie et de ses alliés, nous devons méditer cette pensée du journaliste résistant Pierre Brossolette, mort en 1944, après une interminable séance de torture par la Gestapo. Comme beaucoup, il est mort sans voir le printemps. Il n’aura pas connu la fin du cauchemar, du génocide, ni la défaite du racisme, du totalitarisme le plus abject, de la haine aveugle et barbare, érigés en système politique et portés par une idéologie criminelle. Il n’aura pas connu non plus les jours de liesse du mois de mai 1945. Mais ses mots d’espoir résonnent encore en nous à travers les années : «Ce que les morts attendent de nous, ce n’est pas un sanglot, mais un élan.» Un élan porteur d’une société de paix, de justice, de tolérance, de solidarité entre les peuples.


  Qu’avons-nous en commun, dans tant de mairies, sur tant de places et tant de lieux de souvenirs, pour nous réunir en ce jour de printemps, pour ressentir cette force assez singulière qui nous pousse à nous retrouver en dépit de nos différences d’âges, de passé, d’origine, de culture ? Qu’avons-nous en commun, d’aussi profond, d’aussi fort, pour désirer ne pas voir le souvenir de cette guerre s’effacer, pour comprendre que la mémoire de ce conflit doit rester vivante, se transmettre aux générations qui viennent dans une Europe qui devrait se construire, progresser, avancer un peu plus chaque jour ? Qu’avons-nous en commun pour espérer par notre présence que l’Histoire a un sens et que cette mémoire, que nous ravivons, garde peut-être une vertu curative, susceptible d’empêcher le retour sur notre Terre de cette folie, de cette terreur, de ce drame à l’échelle d’un monde ? Qu’avons-nous en commun pour espérer que la mort de millions de victimes n’ait pas été vaine ? C’est peut-être tout simplement le sentiment d’appartenir à la grande famille des Hommes.


  Tous ceux qui sont tombés, ces soldats fauchés alors qu’ils n’avaient parfois pas 20 ans, ces résistants, connus ou non, fusillés, torturés, déportés, ont sacrifié leur vie pour la liberté, notre liberté. Ils appartiennent donc à notre famille et, comme nos anciens, comme nos parents, sont les artisans de notre quotidien. Ils nous disent qu’au-delà de la préservation et de la transmission du souvenir des victimes de la 2nde Guerre Mondiale, il faut également  défendre la personne humaine, le pluralisme, la démocratie. Car ce sont en fait des centaines de réactions, minuscules ou gigantesques, contre le racisme et les intolérances de toutes sortes qui ont fait et qui font encore la Résistance.


  Restons vigilants. On assiste trop fréquemment à une banalisation des idéologies fascisantes, des actes symboliques répugnants sont périodiquement perpétrés sur notre sol et les actes terroristes qui ont endeuillé notre pays, les 7 et 9 janvier derniers, nous rappellent que la bête immonde n’est jamais définitivement terrassée. Nous devons veiller sur les valeurs de notre République et de la Démocratie telles que le Conseil National de la Résistance les avaient imaginées et mises en œuvre. Nous devons veiller sur toutes les réformes progressistes et sociales établies par ce même Conseil, comme la Sécurité Sociale, les retraites généralisées, le droit au logement, à la culture, à l’éducation, à la santé pour tous, tous ces droits aujourd’hui méthodiquement et progressivement attaqués, remis en cause, vidés de leur contenu. Nous connaissons pourtant bien les ingrédients qui ont contribué à la montée du nazisme : le chômage, la précarité, le creusement des inégalités, les injustices sociales, le racisme, l’intolérance… Ne les laissons pas ressurgir.

  Jean Gomez, l’unique Tordérenc tombé sous les balles des nazis, était de ceux qui défendaient la paix et la démocratie. Il voulait vivre. Il avait une épouse et deux petits garçons qui l’attendaient, juste au-dessus de la mairie. Il n’est jamais revenu. Il a manqué à sa famille autant qu’à son village. Et si nous sommes là, aujourd’hui, libres et debout, c’est un peu grâce à lui. Nous allons à présent déposer une gerbe et respecter une minute de silence à sa mémoire et à celle de toutes les victimes de la 2nde Guerre Mondiale.

 

Vive la Résistance ! Vive la paix ! Vive la République !



Commémoration du 11 novembre 1918

11/11/2014

 

  Mesdames et Messieurs, chers Tordérencs,

 

  Si nous sommes rassemblés aujourd’hui autour de notre Monument aux Morts, au cœur des Aspres, terre de résistance et de fraternité, ça n’est pas pour célébrer un jour de victoire mais bien pour célébrer la paix.

 

  Il y a 96 ans, à la onzième heure du onzième jour du onzième mois de l’année 1918, comme toutes les cloches du pays, l’unique cloche de Tordères sonnait l’armistice. La terrible épreuve que fut pour le monde la Première Guerre Mondiale s’achevait enfin. Les témoins directs de cette guerre ont désormais tous disparu, mais il est essentiel de continuer de dire à chacun, et plus encore aux jeunes générations, ce que furent ces quatre années de combat, particulièrement sanglantes et meurtrières, pétries de douleur, de larmes et de drames quotidiens. Presque toutes les familles furent touchées, endeuillées, laissant un parent, un ami, disparaître à jamais dans un orage de fer et de feu qui ravagea autant les vainqueurs que les vaincus.

  En 1914, les soldats étaient partis la « fleur au fusil », pensant qu’ils rentreraient chez eux avant les vendanges, mais la réalité fut toute autre. Elle fut terrible. Elle fut atroce. Plusieurs générations ont été sacrifiées, d’Europe bien sûr mais également d’Outre-Mer, d’Afrique, d’Asie, d’Amérique : au total, 9 millions de morts, 6 millions de mutilés. En France, 1 million 400 000 morts, dont 600 000 victimes civiles, qui laissèrent 700 000 orphelins de guerre et 630 000 veuves.

  Les rescapés voulaient croire que, pour longtemps, peut-être même pour toujours, on ne connaîtrait plus pareille boucherie. La fin de la « der des der » devait clore à jamais le chapitre sanglant de l’Histoire du monde. La plaie béante au cœur de l’Europe devait cicatriser, l’humanité se reconstruire et les nations se réconcilier. Ce bel espoir fut anéanti à peine 22 ans plus tard, quand la France, vaincue et démembrée, fut brutalement plongée dans la grande nuit de la tyrannie nazie.

 

  Maudite soit la guerre ! Clamons-le, haut et fort, comme l’ont fait, dès 1922, les élus de Gentioux en gravant cette formule sur le Monument aux Morts de leur petite commune qui avait vu 58 de ses habitants tomber au front durant la 1ère Guerre Mondiale.

 

  Notre rassemblement est l’occasion de rendre hommage à tous les morts, victimes des guerres, mais il doit aussi permettre de s’interroger sur le siècle d’histoire qui vient de s’écouler. Si ce siècle a hissé au premier rang des valeurs européennes la paix, la tolérance et la fraternité, en faisant d’elles le socle d’un modèle que nous avons la responsabilité de promouvoir et de faire rayonner, il nous a aussi appris à reconnaître les multiples visages des ennemis de la paix, ceux qui, en temps de crise, jouent sur les tensions pour mettre à mal la fraternité, ceux qui font leurs choux gras de la méfiance et du ressentiment entre les peuples. Nous ne devons jamais perdre de vue que les conflits s’érigent sur la peur de l’Autre, sur la colère et la haine, et que la paix et la démocratie sont des biens fragiles.

 

  « Tandis que tous les peuples et tous les gouvernements veulent la paix, malgré tous les congrès de la philanthropie internationale, la guerre peut naître toujours d’un hasard toujours possible… Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme une nuée dormante porte l’orage » s’exclamait Jean Jaurès dans un discours prononcé en juillet 1914, à Lyon, six jours avant son assassinat.

  La Grande Guerre, comme beaucoup d’autres, aurait pu être évitée si les nombreux appels à la raison et au sang-froid lancés par Jaurès et les pacifistes de tous les pays avaient été entendus et partagés. Ce ne  fut pas le cas et Jaurès fut assassiné par un nationaliste à la veille de la mobilisation générale.

  Après l’expansion coloniale, les empires rivalisaient dans une compétition économique acharnée, les alliances se nouaient, les sentiments nationalistes étaient exaltés, les haines s’attisaient, la volonté d’en découdre grandissait de jour en jour. Inexorablement, le mécanisme de la guerre s’était enclenché. Il suffisait d’une étincelle pour que le pire survînt. L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, par un nationaliste serbe, le 28 juin 1914, fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres d’une Europe vengeresse, précipitant les armées les unes contre les autres, épuisant les ressources humaines jusqu’à l’asphyxie dans un immense et terrible gâchis.

  Le 1er août 1914, l’ordre de mobilisation générale était affiché sur tous les murs de France. De part et d’autres (Français, Russes et Britanniques d’un côté, Allemands de l’autre), chacun imaginait gagner cette guerre en quelques batailles, en frappant vite et fort. Mais la guerre s’est enlisée pour durer 52 longs mois et mobiliser au final 66 millions de femmes et d’hommes venus de tous les continents pour se battre dans les tranchées du nord-est de la France.

 

  « Et qu’on n'imagine pas une guerre courte, se résolvant en quelques coups de foudre et quelques jaillissements d’éclairs, s’était exclamé Jaurès dans ce même discours de Lyon, ce sera, dans les régions opposées, des collisions formidables et lentes (..). Ce seront des masses humaines qui fermenteront dans la maladie, dans la détresse, dans la douleur, sous les ravages des obus multipliés, de la fièvre s’emparant des malades, et le commerce paralysé, les usines arrêtées (…) »

  Jaurès avait vu juste, la guerre s’enterra dans la boue glacée des tranchées et la souffrance devint le quotidien des soldats.

 

  Dans l’ignominie et la folie du massacre, sous la pression d’un impitoyable Etat Major, des généraux lancèrent leur troupe pour gagner quelques mètres au prix de centaines de vies. Leur entêtement insensé a conduit à des centaines de milliers de morts pour rien. Des soldats excédés, à bout, affamés et terrorisés, se révoltèrent en 1917 au cours de grandes mutineries durant lesquelles ils refusèrent de combattre. Ces révoltes ont longtemps été gardées sous silence (les archives n’en sont d’ailleurs toujours pas accessibles).

  L’armée française reculait sur tous les fronts. Il fallait un coupable. Le Grand Quartier Général des Armées le désigna : le coupable, c’était le soldat. Sur décision des principaux généraux (comme Nivelle, Joffre et Pétain), 650 soldats désobéisseurs furent fusillés arbitrairement « pour l’exemple ». 195 000 soldats (dont 35 000 officiers) passèrent sous les fourches caudines de la justice militaire, mais pas un seul général ne répondit de ses actes qui coûtèrent la vie de tant d’hommes.

  Depuis les années 90, nos dirigeants successifs s’accordent pour affirmer que ces « fusillés pour l’exemple » n’étaient pas des lâches ; pour autant, contrairement aux dirigeants du Royaume-Uni, de Nouvelle-Zélande et du Canada, ils ne les ont jamais réhabilités collectivement. En refusant cette réhabilitation collective, nos présidents ont écouté la caste des généraux d’aujourd’hui qui ont défendu la caste des généraux d’hier, et la Grande Muette est ainsi restée muette sur l’injustice commise. Nous qui ne sommes pas présidents, mais simples citoyens ou simples élus de la République, rendons aujourd’hui justice à ces victimes des pelotons d’exécutions, ayons une pensée pour tous ceux qui ont été passés par les armes pour avoir osé se mutiner et dénoncer l’horreur de cette guerre absurde. Aucun d’entre eux n’a été indigne, bien au contraire. Ils voulaient espérer que l’horizon ne s’arrêtait pas à quelques dizaines de mètres, dans l’infranchissable réseau de barbelés, qu’il y avait un avenir par-delà cette terre lacérée par la guerre. Ils voulaient espérer envers et contre tout. Ils étaient en tout  point semblables à leurs frères de tranchée : habités par la fraternité et l’espoir, essayant de se recréer une famille provisoire avec leurs semblables, au même destin, aux histoires identiques, essayant tant bien que mal de continuer à conjuguer leur vie au futur en se fabriquant d’humbles projets d’avenir pour oublier l’instant présent.

 

  Cent ans plus tard, par-delà le courage et l’héroïsme, il faut se souvenir de la souffrance des Poilus, du malheur aveugle de ces années qui frappa toutes les familles. Il faut éduquer, prévenir, répéter sans cesse et partout que la guerre n’est pas une belle aventure, que ceux qui la décident ne sont jamais ceux qui la font, qui partent au front, et qui en crèvent, que le nationalisme est et sera toujours un affreux poison qui s'insinue lentement dans les consciences pour mieux semer ses ravages. Il reste encore beaucoup à faire pour construire le monde sans armes auquel rêvaient les Poilus de 14-18, pour que chacun cesse de croire et de faire croire que l’homme est l’ennemi de l’homme. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre aux Poilus, c’est de ne pas laisser se banaliser la violence, d’où qu’elle vienne, et de mobiliser nos énergies pour imposer le seul et unique choix qui devrait être le nôtre : celui de l’humanité, celui de la vie, celui de l’avenir. Les commémorations et l’interrogation du passé qu’elles impliquent n’ont de sens que si l’on croit en l’avenir. Il n’est pas trop tard pour faire de ce nouveau siècle, un siècle de progrès pour l’enfant qui s’éveille et un siècle de fraternité entre les peuples. Qui aurait pu penser, il y a cent ans, que l’Allemagne et la France seraient aujourd’hui des pays amis aux peuples frères ?

 

  Dans un instant, nous allons nous recueillir pour rendre hommage à toutes les victimes de guerres, tous ceux qui ont manqué à leur famille et à leur village, tous ceux qui ont manqué au monde, et qui lui manquent encore. Les Poilus de Tordères étaient des leurs.

 

Nous vous saluons,

Jean Carbasse, né le 22 juin 1890 à Passa, soldat de 2ème classe du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 24 ans dans les tranchées de Bayon en Meurthe et Moselle, le 31 août 1914,

Paul Carbasse, né le 16 juillet 1882 à Tordères, soldat du 81ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 34 ans dans les tranchées de Thiaumont dans la Meuse, le 8 août 1916,

Jacques Sicre, né le 7 décembre 1879 à Tordères, soldat de 2ème classe du 942ème Régiment d’Infanterie, tombé à l’âge de 38 ans à Esnes-en-Argonne, dans le secteur de Verdun, dans la Meuse, le 26 janvier 1917,

Joseph Guisset, né le 1er octobre 1873 à Oms, soldat du 98ème Régiment d’Infanterie, « disparu sans sépulture » à l’âge de 43 ans, le 9 septembre 1916, dans le Tunnel de Tavannes, tunnel proche de Verdun, tristement rebaptisé « tombeau de Tavannes » puisque 1000 hommes y périrent en une seule journée en septembre 1916.

 

  Que notre village garde toujours au cœur ces quatre enfants de l’Aspre, nos égaux, nos frères, fils de la Catalogne exilés sur des terres hostiles et engagés jusqu’au bout de l’horreur dans un conflit qui n’était pas le leur. Puissions-nous échapper pour longtemps aux destinées tragiques qu’ils ont connues et vivre libres et en paix sur cette belle terre dans laquelle ils reposent depuis près d’un siècle.

 

Vive la paix ! Vive l’amitié entre les peuples !  Vive la République !


Commémoration du Centenaire de la Première Guerre Mondiale

23/09/2014, avec les enfants de l'école de Tordères


  Chers écoliers,

 

  Nous voici réunis devant le monument aux morts de Tordères. Chaque commune en possède un. Sur ce monument, on peut lire le nom des habitants qui sont morts à la guerre.

 

  Il y a 100 ans, en 1914, il y avait de grandes rivalités entre différents pays d’Europe. Très vite, cela aboutit à une terrible guerre, la 1ère Guerre Mondiale, entre d’un côté, la France, l’Angleterre et la Russie, et de l’autre côté, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

  Au mois d’août 1914, l’armée allemande envahit brutalement la Belgique puis la France. Tous les Français âgés de 20 à 48 ans étaient mobilisés, cela signifie qu’ils devaient obligatoirement rejoindre l’armée et partir se battre sur le front. Les combats, très violents, avaient lieu dans le nord et l’est de la France, en suivant une ligne qui allait de la Suisse à la mer du Nord. Des deux côtés de la ligne, les soldats ont creusé des fossés profonds pour se protéger des tirs des ennemis (on appelle ces fossés « les tranchées »).

  La guerre va durer quatre ans.  Petit à petit, tous les pays du monde y ont été mêlés. 66 millions de femmes et d’hommes venus de tous les continents (Afrique, Asie, Australie, Europe, et même, pour la première fois de son histoire, l’Amérique) ont participé à la guerre. C’était la première fois que le monde connaissait un conflit aussi meurtrier. Près de 9 millions de personnes sont mortes, dont 1 million et demi de  Français ! Il y a eu également 23 millions de blessés, handicapés pour la vie, défigurés, parfois devenus aveugles ou sourds. Cette guerre fut une horrible boucherie ! Nos arrière arrière grands-parents ne voulaient plus jamais connaître une horreur pareille, ils disaient « plus jamais ça ». Mais hélas, à peine 25 ans plus tard, une autre guerre, la 2nde Guerre Mondiale, encore plus meurtrière que celle-ci, éclatera.

 

  Les enfants, on ne le dira jamais assez, la guerre n’est pas une belle aventure, c’est un événement atroce et absurde. Dès les tout premiers mois de la 1ère Guerre Mondiale, les soldats se sont retrouvés enlisés dans la boue des tranchées, coincés sous une pluie de balles et d’obus. Chaque jour, ils ont connu le froid et la mort. Ils étaient glacés et terrorisés. Comme ils pouvaient rarement se laver, ils étaient sales et mal rasés. C’est pour cette raison qu’on les a appelés les « Poilus ». On se demande souvent comment ils ont pu résister, comment ils ont trouvé la force de continuer à vivre, comment ceux qui n’étaient pas au front (les femmes, les enfants, etc.) n’ont pas cédé au désespoir en voyant leurs villages et leurs villes se remplir de blessés. On se demande comment est-ce qu’on peut survivre pendant quatre ans en subissant les assauts de la haine et de la violence, comment  on peut continuer à penser qu’il y a un avenir sur une terre détruite par la guerre, comment, quand tous les amis meurent sous nos yeux, on peut échapper à la folie.

  Les hommes et les femmes qui ont survécu à cette guerre donnent tous la même réponse : c’est la fraternité et l’espoir qui les ont fait tenir debout.

 

  Vous, enfants des années 2000 qui vivez ici, en France, en Europe, vous avez la chance de ne pas connaître le grand malheur de la guerre mais il faut que vous sachiez que la paix est fragile et qu’il faut sans cesse la défendre. Si aujourd’hui nous sommes réunis devant ce monument aux morts, c’est pour dire merci à ceux qui se sont battus pour que nous puissions connaître la paix et pour dire merci aussi à tous ceux qui défendent la paix, la tolérance et la fraternité à travers le monde.

  Un vieux conte indien d’Amérique du Nord dit que chacun d’entre nous porte deux loups à l’intérieur de lui. Il y a un loup redoutable qui grogne sans cesse, qui est plein de colère et qui blesse tous ceux qui l’approchent, et un autre loup, doux, sage, très tranquille, gentil, attentionné pour les autres. Et savez-vous lequel de ces deux loups gagne ? Hé bien, tout simplement, celui que chacun d’entre nous décide de nourrir. Ce qui est valable pour un enfant ou un adulte, l’est aussi pour les habitants d’un pays tout entier. Quand un pays nourrit le loup de la haine, la guerre finit par éclater tôt ou tard, si au contraire, il nourrit celui de l’amitié, il fraternise avec les autres peuples, et au lieu de rester dans son coin avec sa colère et sa méchanceté, il s’unit aux autres pour faire des découvertes et les partager. Comme dit Martin Luther King, « il faut apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir ensemble comme des imbéciles ».

 

  Chers écoliers, si nous sommes là aujourd’hui c’est pour vous transmettre le flambeau de la paix. Même s’il y a encore des guerres un peu partout dans le monde (en Ukraine, en Syrie, en Irak, en Palestine, en Afrique noire, etc.), même si des enfants du même âge que vous continuent à mourir, victimes de la folie des adultes, il n’est pas trop tard pour faire de ce nouveau siècle, un siècle de progrès pour les enfants qui naissent et un siècle d’amitié entre les peuples. Qui aurait pu un seul instant imaginer, au lendemain de la fin de la 1ère Guerre Mondiale, que l’Allemagne et la France seraient aujourd’hui des pays amis, que leurs peuples seraient frères ?

 

  Parmi les millions de femmes et d’hommes qui sont morts au cours de la 1ère Guerre Mondiale, quatre étaient de Tordères. Ils étaient jeunes. Ils n’avaient jamais quitté leur petit village. Ils parlaient un peu français mais surtout catalan. Alors vous pouvez imaginer comme il a été difficile pour chacun d’entre eux de s’en aller, de quitter le village, leur famille, leur mère, leur père, leurs frères et sœurs, pour certains leur femme et leurs enfants. Ils sont morts très loin de chez eux, à près de mille kilomètres d’ici, comme 8350 autres petits Catalans. Parmi eux, il y avait :

Jean Carbasse, né le 22 juin 1890 à Passa, mort à l’âge de 24 ans dans les tranchées en Meurthe et Moselle, le 31 août 1914,

Paul Carbasse, né le 16 juillet 1882 à Tordères, mort à l’âge de 34 ans dans les tranchées de la Meuse, le 8 août 1916,

Jacques Sicre, né le 7 décembre 1879 à Tordères, mort à l’âge de 38 ans dans le secteur de Verdun, dans la Meuse, le 26 janvier 1917,

Joseph Guisset, né le 1er octobre 1873 à Oms, porté « disparu » sans qu’on retrouve son corps, à l’âge de 43 ans, le 9 septembre 1916, dans le Tunnel de Tavannes, près de Verdun.

 

  Que tout le village garde toujours au cœur ces quatre enfants de l’Aspre, nos égaux, nos frères, enfants de la Catalogne exilés en des terres hostiles et engagés jusqu’au bout de l’horreur dans un conflit qui n’était pas le leur.

  Je vous souhaite, je nous souhaite, de pouvoir continuer à vivre libres et en paix sur cette belle terre dans laquelle ils reposent depuis près d’un siècle.

 

Vive la paix ! Vive l’amitié entre les peuples !  Vive la République !

 

Nous allons maintenant déposer tous ensemble une gerbe en leur mémoire puis nous ferons une minute de silence.


Commémoration du 14 juillet 1789

14/07/2014

 

  Citoyennes et citoyens de Tordères et d’ailleurs,

 

  Merci d’avoir répondu présents, ce matin, pour partager ce moment convivial en participant aux ateliers de la Cie L’Echappée Cirk qu’on peut applaudir bien fort (merci William !)

  C’est pour moi l’occasion de saluer et de remercier l’ensemble de l’équipe municipale, partiellement renouvelée en mars dernier, et en premier lieu mes adjoints, Dominique Maurice et Gilbert Fantin qui m’accompagnent et me supportent patiemment depuis plus de six ans. Un grand merci à tous les administrés qui s’impliquent régulièrement dans la vie de la commune, qui participent aux commissions, aux commémorations, aux fêtes. Un très grand merci à Valérie Alba, notre secrétaire de mairie, qui mène avec autant de maestria que de modestie la gestion administrative et comptable de la commune ; merci également à Vincent Bonilla y José, l’employé municipal, pour son implication quotidienne ; saluons également Mohamed Mellouk, l’ancien employé municipal, qui devrait enfin pouvoir prendre une retraite bien méritée dès cet automne. Bien entendu, merci à l’association Tordères en Fête, félicitation à sa nouvelle présidente, Jennifer Molina, un grand merci à son ancien président, Stéphane Mitjavila (qui est désormais trésorier), et à l’ensemble des bénévoles qui nous offrent tout au long de l’année des spectacles, des concerts et des animations d’une grande qualité. Merci à l’Association de Sauvegarde de l’Eglise de Tordères, qui a relancé sa récolte de fonds destinés à la seconde tranche des travaux de restauration de l’église Sant Nazari, et particulièrement à son président Laurent Vinour. Enfin, bref, merci à tous ceux qui s’intéressent à la vie communale, qui lancent des propositions, qui participent à la vie de ce village !

  Vous êtes bien évidemment tous invités à la fin de ce discours à partager le verre de l’amitié de l’apéro républicain.

 

   A l’heure où les communes, cellules de base de la démocratie et de la République, créées par l’Assemblée Nationale en novembre 1789, sont mises à mal par une série de réformes dangereuses pour leur existence, commémorer le 14 juillet 1789, c’est rappeler notre attachement à l’Histoire, à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et aux grands principes de la République, gagnée de haute lutte, qui fondent notre pacte civique et gouvernent la vie publique.

 

  Le 14 juillet 1789, le petit peuple de Paris se révoltait au nom de la Liberté, de l’Egalité et la Fraternité, élevées au rang de valeurs suprêmes. Il s’inspirait d’un humanisme généreux, le même qui guida et guide encore tous ceux qui défendent la République, siècle après siècle. Le 14 juillet 1789, avec la Prise de la Bastille, c’est une France nouvelle qui naissait, follement éprise de liberté, saluant l’approche de temps nouveaux où les législateurs allaient édifier la démocratie. Nous devons à ces combattants la liberté de penser, le respect de la personne humaine, un bel idéal de justice et d’équité, décliné à travers les différents articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen à laquelle renvoie l’actuelle Constitution. Désormais, nous, citoyens, sommes libres et égaux en droits et en devoirs. Désormais, les dirigeants doivent rendre des comptes au peuple.

 

  Alors saluons avec solennité ce jour où l’Histoire s’accéléra, où notre pays se mit à accomplir des pas de géant dans l’édification d’une société plus juste et où le peuple décida que les destinées individuelles ne seraient plus figées dans le carcan de la naissance. Sur la base de cet héritage, chaque génération a participé contre vents et marées à des avancées fondamentales : ainsi la IIème République va-t-elle de paire avec l’instauration du suffrage universel, de la liberté de la presse et d’association, la IIIème République avec l’instauration de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la liberté syndicale, la IVème République avec les congés payés et l’extension de la sécurité sociale à tous les salariés… Formons le vœu que la Vème République ne s’achève pas sur l’anéantissement de tous ces acquis qui sont le fruit d’une longue et courageuse conquête, menée par des générations de résistants résolus et tenaces à travers les siècles. Il est bien évident que ces droits inaliénables ne seraient aujourd’hui pas les nôtres sans ces vaillants défenseurs. C’est désormais à notre tour de les protéger. Ne laissons pas ces trois mots si généreux de Liberté, Egalité, Fraternité, se résumer à une simple inscription sur le frontispice des bâtiments publics. Par-delà les protocoles officiels et les ors des institutions qui les ont rendus ronflants, par-delà la politique politicienne qui ne les a que trop galvaudés, allons fouiller au plus profond d’eux pour y retrouver l’idéal universel et les valeurs, bien réelles, qu’ils représentent et qui forment les piliers de la démocratie.

 

  Lorsque les efforts sont équitablement répartis, les difficultés sont supportables et, du même coup, les efforts sont acceptés parce qu’ils sont justes. Ce n’est pas le cas aujourd’hui et une grande amertume monte à travers tout le pays, notamment celle des plus fragiles, des plus oppressés, des plus déçus, auxquels plus rien n’est proposé que le moins-disant social du libéralisme anglo-saxon. L’inquiétude va croissant face à une société qui a tout l’air d’être dans une fuite en avant perpétuelle, sans perspective autre que le pire, de plus en plus repliée sur elle-même et son écran, avec pour seul horizon un consumérisme à toute épreuve. Nos ancêtres ont réussi à séparer l’Eglise de l’Etat, la Justice de l’Etat, et au XXIème siècle, nous ne parviendrions pas à séparer le grand patronat de l’Etat ? C’est inimaginable. Nul ne peut arrêter la lame de fond émancipatrice qui court depuis plus de deux siècles, cette maturation, certes chaotique, mais qui, au fil du temps, a fait grandir notre République, devenue une référence, un modèle, aujourd’hui encore, pour des pays soumis à l’arbitraire et à la dictature.

 

  Pour autant, les idéaux révolutionnaires ne se sont pas tous concrétisés instantanément et chaque période a eu sa part de trahisons, d’adaptations, d’ajustements et de retours en arrière. La démocratie et la République sont de fragiles héritages dont nous avons la responsabilité et dont il convient sans cesse de raviver les forces. Elles ne sont pas des pièces de musée, ni des mythes. Elles sont une somme de valeurs communes que nous devons avoir la force et le courage de porter et de faire vivre jour après jour, tous ensemble et vraiment tous ensemble. La très grave crise sociale, économique et financière qui secoue l’Europe aujourd’hui, déstabilise à son tour les valeurs humanistes et, ça et là, des apprentis sorciers de la politique, de plus en plus nombreux et de plus en plus virulents, allument les feux de la discorde et diffusent insidieusement le poison du repli, de l’individualisme, de l’anxiété et, pire encore, l’idée que la cause de nos maux sont à mettre au compte de telle ou telle catégorie sociale ou ethnique. Alors rappelons-le clairement : commémorer le 14 juillet 1789, ce n’est pas commémorer l’identité nationale, c’est se réunir autour de valeurs universelles. Que ce soit à l’échelle d’un village comme à l’échelle planétaire, c’est la même question du «vivre ensemble» qui se pose. Il nous faut être sans complaisance ni faiblesse face à ceux qui, au nom d’un relativisme culturel ou religieux, ne veulent pas comprendre que la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, ne se négocient pas, qu’elles sont un socle fondateur sur lequel peuvent et doivent se retrouver toutes celles et tous ceux qui ont à cœur de vivre ensemble, et pas simplement de coexister, pas simplement de se tolérer, de se supporter les uns les autres, mais bel et bien de se projeter dans un destin commun qui dépasse nos individualités et nos particularités.

 

  S’il est bien un lieu où peuvent s’élaborer ensemble des projets de vie, c’est la commune, cette collectivité de proximité essentielle. Organiser des débats, provoquer des échanges, participent de cette volonté d’universalisme républicain. Nous sommes donc dans la filiation directe de tous ceux qui les 14 juillet 1789 et 1790 ont renouvelé la France, construit une société plus juste, plus égalitaire, plus fraternelle. Il appartient à tous et peut-être plus encore aux élus républicains, de veiller à préserver ce précieux héritage. C’est pourquoi le conseil municipal de Tordères s’est engagé aux côtés de l’Association des Maires Ruraux de France pour dénoncer le projet de loi « portant nouvelle organisation territoriale de la République» qui transfèrera loin de notre commune de nombreuses décisions qui nous concernent. En qualité d’élus d’une commune rurale, nous nous devons de vous informer des conséquences d’un tel texte qui ne respecte pas la Constitution et les trois niveaux de collectivités que sont les communes, les départements et les régions et qui, à terme, va faire perdre aux citoyens leurs services publics locaux. Cette réforme va anéantir le niveau de proximité et concentrer pouvoirs et moyens loin de là où vivent nos concitoyens en donnant la priorité aux projets les plus importants liés aux métropoles. Elle amplifie l’opposition entre villes et campagne et ne répond pas à l’enjeu d’un effort significatif en matière d’équité. Elle affaiblit considérablement le rôle du maire et du conseil municipal en asséchant les ressources communales et en transférant aux intercommunalités des compétences, sans l’accord des élus, représentants du peuple. Cette réforme prévoit aussi de supprimer les services du Conseil Général. Pourtant, le département est l’interlocuteur le plus direct des communes rurales grâce à son rôle en matière de soutien aux services publics de proximité. Rien dans ce qui est écrit, rien dans l'état des finances locales ne permet de penser que ces services pourraient être rendus par d’autres collectivités ou notre intercommunalité. Si le département était supprimé, les conséquences seraient immédiates et dramatiques sur l’aide sociale, les subventions au monde associatif, sur les investissements des routes, les collèges, etc. Cela reviendrait à transférer les compétences du Département à la Région, lointaine, où siègent, du fait du mode de scrutin, des élus et une administration « hors sol ».  Citoyennes, citoyens, soutenir notre commune, c’est soutenir la République ! Alors serrons-nous les coudes et marchons, marchons ! Nul besoin qu’un sang impur abreuve nos sillons car nous n’aspirons qu’à la paix et au bonheur de tous.


Vive la Révolution! Vive la République!



Commémoration du 8 mai 1945

08/05/2014

 

   Mesdames, Messieurs, chers Tordérencs,

 

  Il y a 69 ans, quelques jours après la disparition d’Hitler, dans la nuit du 7 au 8 mai 1945, la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie était signée à Reims puis, dès le lendemain, ratifiée à Berlin. Ainsi s’achevait la 2nde Guerre mondiale en Europe. C’en était fini de la haine, des humiliations, des privations et de la douleur instaurées comme normes. Mais que représente, aujourd’hui, la 2nde Guerre Mondiale pour les jeunes générations, à ce moment-charnière où la crainte de voir le temps des témoins laisser la place au temps des historiens nous pousse à multiplier les témoignages ? Prenons garde qu’à leurs yeux la seconde guerre mondiale ne se résume pas à un simple sujet de baccalauréat.

  Comme l’écrivait le grand historien et résistant Marc Bloch, quelques mois avant d’être fusillé par la Milice : «Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier, sans lui le présent est inintelligible». Voilà bien résumé l’objet de ce jour férié qui doit permettre de raccrocher les générations futures à notre passé. Car qu’est-ce qu’une commémoration sinon un partage de rituels, d’images et d’histoires individuelles qui font la grande histoire, un partage d’émotions ? On convoque le souvenir des morts pour dire aux vivants que « rien ne vaut la vie », mais certains sacrifices nous disent aussi ce qui vaut la peine de se mettre en péril. Nous commémorons ici certes les faits, la fin d’une guerre, mais plus encore leur signification. Chacun doit comprendre que toute cette histoire le concerne, que les verbes « lutter » et « résister » ne se conjuguent pas exclusivement au passé.

 

  Le 3ème Reich qu’Hitler destinait à durer mille ans, s’éteint dans d’ultimes convulsions, le 8 mai 1945. Les démocraties, enchaînées et mises à genoux, se relèvent douloureusement. L’être humain, nié et piétiné jusque dans sa valeur, s’éveille après un long cauchemar. Pendant plus de deux mille jours, des enfants, des femmes, des hommes ont vécu l’enfer. En Europe, en Asie et en Afrique, les pertes humaines ont été terribles, et les chiffres sont si effroyables qu’on arrive à peine à en mesurer l’ampleur : 55 millions de victimes, 35 millions de blessés, 3 millions de disparus, 30 millions de civils tués parmi lesquels 6 millions de juifs et près de 500 000 Manouches, Rom, Sintis, coupables seulement d’être nés.

  Dans ce contexte, il est essentiel de se souvenir et de rappeler l’héroïsme de ceux qui ont fait le choix de la résistance mais de souligner aussi la lâcheté de ceux qui signèrent un armistice désastreux et qui sombrèrent dans la collaboration avec les nazis.

  Si juin 1940 marque la fin de la « drôle de guerre », à la même période naissent en Europe des mouvements de résistance dont, en France, les actes fondateurs furent l’appel du 18 juin 1940 du Général de Gaulle et le refus du vote des pleins pouvoirs à Pétain par 80 courageux parlementaires (dont, on ne le répètera jamais assez, faisaient partie les députés des Pyrénées-Orientales, Louis Noguères et Joseph Rous, ainsi que le sénateur Georges Pézières).

 

  A l’époque, comme l’écrit Saint-Exupéry dans une lettre ouverte aux Français : « notre pays n’est plus que silence, il est perdu quelque part dans la nuit, tous feux éteints comme un navire. Sa conscience et sa vie spirituelle se sont ramassées dans son épaisseur ». Cette nuit, ces ténèbres, cette ombre, ce sont les crimes, les persécutions, les cachots, les camps, la délation, les trahisons, la déportation, la torture et les exécutions. Mais dans cette ombre il y a aussi des combattants qui s’organisent, des résistants. Ceux-là ont fait le choix d’écrire la même histoire, alors qu’ils n’ont ni les mêmes origines, ni les mêmes conditions sociales, ni les mêmes convictions politiques ou religieuses, héros magnifiques, célèbres ou anonymes, parfois si radicalement différents les uns des autres, et pourtant si intensément unis. Parmi eux, beaucoup étaient nés loin de la France. Leur volonté de servir la dignité humaine et la liberté leur avait donné rendez-vous dans notre pays. Ils sont venus de partout pour en rallumer les lumières. Qu’ils soient russes ou américains, européens ou africains, tous se sont retrouvés aux côtés des combattants de la Résistance Intérieure. Dans ce mouvement en marche, ils ont uni leurs forces contre la barbarie et le totalitarisme. Ils ont dit «non», qu’ils soient socialistes, communistes, catholiques, immigrés, ouvriers ou professeurs. Ils ont dit « non » quand beaucoup baissaient la tête pour ne pas voir, quand beaucoup se taisaient face à l’horreur, quand beaucoup ployaient sous le joug sans se révolter. Ils y ont laissé leur jeunesse et parfois même, pour bon nombre d’entre eux, leur vie. Ils se sont révoltés, ils sont morts parce qu’ils ne voulaient pas simplement exister mais, comme le disait avant de disparaître l’une des leurs, Bertie Albrecht,  pour « vivre conformément à l’honneur et l’idéal qu’on se fait ».

  Les Pyrénées-Orientales sont riches de ces hommes et de ces femmes qui, connus ou inconnus, ont combattu l’occupant nazi.

  Le canton de Thuir fut un des fers-de-lance de la résistance départementale. Comme il avait refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, en juillet 1940, Louis Noguères, le député-maire de Thuir, a rapidement été placé sous surveillance policière. Quelques mois plus tard, étalant leur mépris du suffrage universel, les autorités décidèrent de dissoudre le conseil municipal de Thuir et de nommer une délégation spéciale pour gérer la ville. En février 1941, l’ancien maire, Louis Noguères, déchu de ses mandats électoraux suite à l'interception d'une lettre où il exprimait son hostilité au Régime de Vichy, au nazisme et au fascisme italien, fut assigné en résidence en Corrèze, puis en Lozère, au grand désarroi des Thuirinois. Dans les mois qui suivirent, la commission chargée de réviser les naturalisations, déchut de la nationalité française Joseph Pujol, garagiste de Thuir, et le déclara apatride (on lui reprochait son activité en faveur de la République espagnole). Puis, ce même esprit de revanche fut à l’origine de la révocation de Léon-Jean Grégory de ses fonctions de juge de paix du canton de Thuir.

  Face au rouleau compresseur de l’Etat français, des habitants du canton s’élevèrent et réagirent, d’abord par la parole, comme Sylvestre Llobères, un simple citoyen dont les propos hostiles à la politique de Vichy avaient été rapportés à la police, et qui fut condamné à trois mois de prison. Puis, plus tard, c’est par les armes que se manifesta la colère. Tandis que Louis Noguères, exilé de force dans d’autres département, faisait de ses résidences successives un lieu de rassemblement de la Résistance locale, le tout premier maquis des Pyrénées-Orientales voyait le jour, dans un mas au-dessus de Caixas, en mars 1943, sous l’impulsion d’une douzaine de jeunes refusant de partir en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire instauré par le gouvernement. Ils ne possédaient que quelques armes, plus pour se défendre que pour mener de véritables opérations mais, malgré les difficultés matérielles et les conditions de vie difficile de cette fin d’hiver, le nombre des maquisards augmenta régulièrement jusqu’au 27 avril 1943. Ce jour là, suite à une dénonciation, une vaste opération de police obligea les jeunes à se disperser et, surtout, aboutit à l’arrestation de Pierre Mach (qui leur portait le ravitaillement en nourriture) et de Gilbert Mestre, les chevilles ouvrières de ce maquis. Le premier mourut en déportation et le second, relâché, retourna à l’illégalité et devint un des chefs du maquis départemental. Bien qu'ayant eu une existence assez brève, le maquis de Caixas exalta les consciences et ouvrit, dans notre département, la voie à une nouvelle forme de résistance.

  A sa suite, on vit naître le maquis des Ambouillas, au-dessus de Villefranche-de-Conflent (une dizaine de résistants qui rejoignirent ensuite le maquis de Pleus, entre Estagel et Millas), ainsi que d’autres maquis et groupes de Francs Tireurs Partisans implantés dans la vallée de l’Agly et à Perpignan, ou encore celui de l’Armée Secrète dans le Vallespir. Mais aucun n’égalera en nombre de participants et en actions, le maquis Henri Barbusse, organisé à Cassagnes par un prisonnier évadé, Laurent Battle. Le maquis Henri Barbusse fut d’abord dirigé par Georges Morer et Julien Panchot, puis il fut mené par René Horte, l’instituteur de Valmanya. Il regroupa jusqu’à 150 hommes prêts à libérer le département. Suite à l'exécution d'un des maquisards, ceux-ci assiégèrent Prades, le 29 juillet 1944. Ils y tuèrent trois collaborateurs et en firent prisonnier trois autres, qui furent exécutés. Après cette action de représailles, le 2 août 1944, les nazis brûlèrent le village de Valmanya où s'était installé le maquis. Ils y torturèrent et y tuèrent plusieurs habitants et résistants dont Julien Panchot, un jeune résistant communiste venu de Canohès. Blessé aux jambes, laissé sans soin, les nazis finirent par lui arracher les ongles, les cheveux et les yeux, avant de le fusiller, assis contre un mur.

  Mais « ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place »… Lorsqu’un maquis est dispersé, un autre se recompose aussitôt et de nombreux réseaux voient le jour, comme "Ajax", "Alexandre-Edouard", "Brutus", "Maurice", "Picot", "Sainte-Jeanne", "Travaux ruraux", "Tramontane", "Maillol", "Gallia" et bien d'autres.

  S'exerçant sous ces multiples formes, la Résistance dans les Pyrénées-Orientales avait un but commun : libérer le département de la botte nazie. Au cours de l’hiver et du printemps 1944, au moins 23 attentats visèrent des installations ferroviaires, ainsi que les forces de l’ordre et, naturellement, les locaux nazis (ainsi, le 28 avril, la librairie allemande située au centre de Perpignan fut-elle pulvérisée).  La Cour Martiale répliquait œil pour oeil, dent pour dent, par des exécutions (cinq résistants furent ainsi exécutés, le 11 juillet). Le 19 Août 1944, unissant leurs forces, les Résistants libérèrent enfin Perpignan.

 

  Qu’ils soient nés ici, dans notre département, ou que, portés par les hasards de la vie, ils soient venus d’ailleurs (parfois de très loin) jusque sur ces terres frontalières, propices au passage des clandestins, nous nous devons de leur rendre hommage puisque c’est grâce à eux que nous goûtons chaque jour à la paix et à la liberté. Chacun d’entre eux a une histoire particulière. Des places, des rues, des avenues portent leurs noms, des plaques du souvenir témoignent de leur existence et de leurs actions pour les générations futures, mais qui les connaît encore ? Qui connaît Charles Blanc, ce guide de haute-montagne qui, pendant des années, eut le courage d’héberger des aviateurs alliés abattus et de les aider à traverser les Pyrénées, avant d’être arrêté avec sa femme, puis torturé et fusillé tandis que son épouse était envoyée en camp de concentration ? Qui connaît Gilbert Brutus, la grande figure du rugby catalan de l’entre-deux-guerres, conseiller municipal de Perpignan, soutien du Front Populaire, résistant de la première heure, lui aussi passeur spécialisé dans l’émigration pour l’Espagne, arrêté et torturé par trois fois puis mort sous les coups de la Gestapo en 1944 ? Qui connaît Dominique Cayrol, le chef départemental de l’Armée Secrète des Pyrénées-Orientales, puis des Corps-Francs de la Libération, qui organisa le maquis entre le col de Jau et Rabouillet, et devint, en 1944, chef de l’état-major des Forces Françaises de l’Intérieur ? Qui connaît Georgette Clerc, cette jeune communiste de Saillagouse, ancienne membre des Brigades Internationales en Espagne, qui abrita chez elle, pendant toute la guerre, une imprimerie clandestine, éditant des tracts et des journaux, et qui cacha des militants fugitifs ? Qui connaît Paul Corazzi, nommé par la Préfecture au Camp de Rivesaltes (alors transformé en camp d’internement pour Juifs et prisonniers politiques), « Juste parmi les nations » qui sauva près de 300 enfants juifs de la mort en ne transmettant pas leurs noms sur les listes au départ de Drancy, et qui, grand informateur du réseau de résistance britannique, entra ensuite dans le groupe de résistance de Dorres? Qui connaît Léo Figuères, l’une des grandes figures de la résistance française, ce fils de paysan, typographe à Perpignan, qui dirigea l’ensemble de l’organisation des jeunesses communistes clandestines pour la zone sud de la France et l’ensemble des maquis de cette organisation ? Qui connaît la belle Lisa Fittko, écrivain et militante socialiste, d’origine juive, qui, raflée à Paris après avoir fuit l’Autriche, échappée du Camp de Gurs, s’est installée à Banyuls-sur-Mer pour créer un réseau de passage vers l'Espagne qui fonctionna avec succès jusqu'au printemps 1941 et qui permis de sauver plusieurs centaines de personnes? Qui connaît Jean Lattsha, nommé secrétaire général de la préfecture des P.-O. en 1942, et ne supportant pas d’avoir à désigner les Juifs qui devaient être envoyés du Camp de Rivesaltes vers les camps d’extermination nazis, a rejoint les Gaullistes dans un réseau spécialisé dans le renseignement et l'évasion ? Et Georges Pézières, conseiller général de Saint-Paul-de-Fenouillet et sénateur des Pyrénées-Orientales, qui vota courageusement contre les pleins pouvoirs à Pétain et fut alors mis sous surveillance par la police de Vichy ? Et le vaillant poète Robert Rius, de Château-Roussillon, ce surréaliste qui organisa l’accueil d’écrivains et d’artistes persécutés, qui participa à des revues clandestines, qui combattit aux côtés des maquisards avant d’être arrêté sur dénonciation, et qui, refusant de parler malgré la torture, fut exécuté avec d’autres  poètes résistants ? Et Louis Torcatis, l’instituteur de Passa, qui s’engagea dans la Résistance après s’être évadé des geôles nazies, qui devint chef départemental de l'Armée Secrète des Pyrénées-Orientales, qui créa les Groupes Francs des cinq départements de la région, qui fut un des dirigeants des Forces Françaises de l’Intérieur et qui, traqué par la Milice et la Gestapo, tombé dans une embuscade, réussit tout de même à s’enfuir malgré ses mains menottées, réussit tout de même à s’échapper malgré plusieurs blessures par balles infligées par la police française pour aller informer ses camarades du danger qui les menaçait… Et qui s’éteignit à l’aube…

Et tous les autres moins célèbres mais tout aussi importants, agents de renseignement, passeurs, hébergeurs, fabricants de faux-papiers… Tous les autres… René Horte et Abdon Casso, de Valmanya, qui faisaient passer les Belges en Espagne, Edmond Barde, Jean Coste et Georges Figuères, responsables d’une filière de passage clandestin entre le Vallespir et l’Espagne, le brigadier Botillon et les cinq gendarmes de la brigade de Saillagouse, qui ont organisé le passage de la frontière de plus de cent cinquante officiers et chargés de mission et qui ont aussi assuré l’acheminement de nombreux courriers et de postes émetteurs, aidés par le boucher Caillon, le fermier Gaillard de Llo, l’instituteur Moulin d’Err, l’ingénieur Boyard, l’épicière Dolorès d’Estavar et son mari Rondols, maire d’une commune voisine, ou bien encore Claude, le douanier de la Cabanasse, l’abbé Ginoux de Dorres, la communauté des moines d’Angoustrine qui cacha et sauva plusieurs fugitifs, le brigadier Lamarques et ses hommes,  d’Osséja, qui firent passer la frontière à plus de 600 personnes, les cheminots et les cantonniers de Latour de Carol, aidés de l’abbé et de l’institutrice du village, les enseignants désobéisseurs de Perpignan, comme Camille Fourquet et Louis Chargès, les sœurs Sabaté et leur mère, spécialistes des faux-papiers, arrêtées sur dénonciation et assassinées par les nazis, Michel Torrent,  Pierre Bergès, Louis Moli, Manuel Galiano Gracia, guerillero espagnol qui avait rejoint le maquis Henri Barbusse et qui permit à un grand nombre d’habitants de Valmanya de fuir le village avant l’attaque des nazis, et tant et tant d’autres dont le nom disparaît dans les brumes de l’histoire…

 

  Ceux d’entre eux qui survécurent découvrirent avec horreur la monstruosité des camps de concentration, plus épouvantable encore que tout ce qu’ils avaient pu vivre et imaginer jusqu’alors. Majdanek, Auschwitz, Buchenwald, Bergen Belsen, Dachau… Autant de noms marqués du sceau de l’abjection, du crime en masse, et de la cruauté. Pour faire face et ne pas sombrer dans le ressentiment, ces mêmes hommes et ces mêmes femmes qui ont fait gagner la liberté, ont alors décidé de s’engager dans un nouveau défi : construire une Europe de paix, de sécurité et de progrès, bâtie sur les valeurs de la Résistance.

  Si nous commémorons aujourd’hui la fin d’un conflit qui a précipité le monde dans le chaos, il ne faut pas en oublier les causes et leur enchaînement. Et il faut rappeler encore et encore que c’est sur le terreau de l’intolérance poussée à son paroxysme, l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie, que la dégradation extrême de la situation économique en Europe a fait prospérer le fascisme et le nazisme. Alors oui, la poursuite de la construction européenne est d’une importance capitale au moment même où le doute s’installe, au moment où la tentation grandit à nouveau du «chacun pour soi».

  « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse » écrivait Albert Camus en 1957.  Et c’est bien de cela dont il s’agit encore aujourd’hui. Il faut d’abord empêcher que l’Europe se défasse et que l’on retourne aux rivalités entre nations, qui commençant par être économiques finissent souvent par des conflits. Dans un monde qui change, l’Europe doit rester un modèle de coopération, de solidarité et donc une Europe sociale. Je voudrais rappeler à ceux qui vivent en paix et qui ne connaissent les conflits qu’au travers des écrans de télévision, que rien n’est jamais définitif. Il suffit de peu de mots, de quelques phrases, pour que le poison de la xénophobie, de l’antisémitisme, du négationnisme s’insinue. A nous de rester vigilants pour condamner tout acte, toute parole contraire à nos valeurs. N’oublions pas que ce sont les idéaux portés et défendus par la Résistance, qui sont le fondement et le ciment de notre République.

  Il aura fallu plus d’un millénaire pour que ces peuples frères que sont la France et l’Allemagne s’admettent, s’unissent et cherchent l’un et l’autre, l’un avec l’autre, à comprendre les leçons de l’histoire pour pouvoir revenir ensemble à leur propre source. Alors que tant de peuples se sont meurtris et que tant d’autres se meurtrissent encore, cette célébration du 8 mai, où la victoire et la défaite se mêlent, où chacun compte et pleure ses morts, doit nous ouvrir les yeux et nous faire comprendre que de ces morts est née la prise de conscience de ce qu'une civilisation peut faire et de ce qu'elle ne doit pas faire, de ce que l'avenir attend et de ce qu'il interdit. Cette prise de conscience, c’est le triomphe de la vie.

 

Alors vive la Résistance! Vive la paix! Vive la République!

 

  En hommage à Jean Gomez, l’unique Tordérenc tombé sous les balles des nazis, et à tous ceux qui sont morts pour que nous puissions vivre en paix, nous allons à présent déposer une gerbe avant de procéder à une minute de silence.